Il y a toujours, au cœur de l’œuvre de Kiyoshi Kurosawa, une image à la fois séminale et parasitaire, qui va peu à peu infecter le réel, plier la narration à une instance nouvelle, forcément pathologique. Cette « image en trop », ici, c’est un enregistrement super 8 où sont décrites les exactions commisses en Mandchourie par les scientifiques de l’armée impériale japonaise, parmi lesquelles l’inoculation du bacille de la peste sur des populations civiles dans la tristement célèbre « unité 731 » – dirigée par le démoniaque docteur Ishii, qui ferait presque passer Mengele pour un aimable praticien. Des crimes de guerre qui constituent encore aujourd’hui un tabou et un angle mort dans la mémoire collective japonaise. Les angles morts, c’est précisément ce qui intéresse Kiyoshi Kurosawa. Fondateur de la nouvelle vague du fantastique japonais dans les années 90, avec les terrifiants Kairo et Cure, Kurosawa s’est depuis détourné des fantômes pour s’orienter vers un cinéma en apparence plus académique… preuve en est ce prestigieux téléfilm produit par la NHK et intégralement filmé en 8K (!) pour une définition et un piqué d’image ultra réaliste auquel nos écrans parisiens ne rendent malheureusement pas hommage.
Kurosawa se sert ici d’une forme très figée, celle de la reconstitution historique, du film d’espionnage et même du « drama » classique
Derrière l’avancée technologique qui pourrait sembler anecdotique, il y a pourtant à notre sens un vrai propos de la part de Kurosawa, une vraie vision du cinéma, où c’est le dispositif technique qui souligne la nature ambivalente des images : comme dans ses films fantastiques où l’image numérique pouvait secréter par porosité les formes les plus sombres et les plus anxiogènes de la société japonaise contemporaine, véritables glitchs d’humanité captés par la haute définition, ici ce qui est capté par « l’ultra-haute définition » c’est l’image manquante, l’image impossible de ce qui fut probablement le massacre le plus crapuleux de la Seconde Guerre Mondiale. Une image dont on ne verra pas grand-chose, seulement quelques plans glaçants à l’ambiance d’outre-tombe…puis le film en super 8 sera subtilisé, escamoté par un tour de passe-passe mémoriel.
Un appareil technique doublé d’un jeu de références cinéphiliques : Kurosawa se sert ici d’une forme très figée, celle de la reconstitution historique, du film d’espionnage et même du « drama » classique (jidai-geiki) popularisé dans les années 30 par le réalisateur Sadao Yamanaka pour invoquer ce pan obscur de la mémoire. Yamanaka est d’ailleurs abondamment cité dans Les Amants Sacrifiés, comme matrice possible d’un cinéma japonais à double fond, lorsqu’on sait que le jeune réalisateur de 27 ans fut précisément mobilisé en Mandchourie, où il mourut d’une dysenterie – apparemment sans avoir participé aux ignominies de l’Unité 731 (encore un point obscur, indécidable, laissé en suspens par Kurosawa).
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Dans cette histoire qui pourrait être romanesque, au sujet presque suranné (un couple de notables défie l’autorité impériale pendant la seconde guerre mondiale pour faire éclater au grand jour la terrible vérité), Kurosawa et son scénariste Ryusuke Hamaguchi (Drive my car) tissent un véritable théâtre d’ombre, où tous les personnages sont doubles, hantés par des pulsions contraires, et où leur implication dans l’histoire – la leur comme la grande – reste indécidable. On retrouve ici l’écriture ciselée d’Hamaguchi, toujours inspiré lorsqu’il s’agit d’évoquer la complexité presque stratégique des rapports homme/femme : relations qui seront toujours le fruit d’une hiérarchie, calquée sur des rapports de force qui les englobent invariablement de manière tragique (la famille, la patrie, la vérité). Le coup de force de Kurosawa, c’est de déployer une métrique émotionnelle presque parfaite, à travers une mise en scène d’une intelligence rare, qui fragmente les points de vue, met à discrétion l’implication des personnages et montre in fine que la Grande Histoire, elle-aussi, se construit sur des songes et des désirs avortés. Les Amants Sacrifiés est avant tout un film sur l’image, et l’incapacité à faire d’une image sa propriété : l’image de l’être aimé, comme celle du pays, comme cette image impossible, celle d’un génocide secret, autour de laquelle tournent encore les névroses collectives de tout un peuple.
Les Amants Sacrifiés de Kiyoshi Kurosawa (1h55), avec Yû Aoi, Issey Takahashi, Masahiro Higashide, en salle depuis le 8 décembre





