Vous êtes poète, auteur d’une vingtaine d’ouvrages mais vous êtes aussi très engagée avec SOS Chrétiens d’Orient et avez parcouru le Moyen-Orient à de nombreuses occasions. Qu’est-ce qui vous attache à cette région du monde ?
Pour m’intéresser aux premières chrétientés, j’avais fait de longs séjours en Cappadoce et en Arménie. L’actualité m’a rattrapée avec l’irruption de l’État islamique et d’al-Nosra (al-Qaïda en Syrie). Quand l’association a été créée en 2013, je m’y suis naturellement investie. Volontaire en Irak et en Syrie au moment où sévissaient Daesh et al-Nosra, j’ai découvert à la fois des peuples et un patrimoine. Des peuples enracinés qui avaient dû abandonner églises – ou temples pour les yézidis – et cimetières, des familles dispersées quand elles n’étaient pas décimées, un patrimoine menacé ou saccagé.
La réalité faisait écho à la succession de massacres qui avaient sévi au début du XXe siècle contre les Arméniens, les Grecs, les Assyriens. Que ce soit d’un côté ou de l’autre de l’Euphrate, la même incompréhension : pourquoi et au nom de quoi bombardait-on leurs hôpitaux, leurs écoles, au nom de quoi les jetait-on sur les routes ? Que voulait-on réellement éliminer ici, dans cet Orient ? Dans ce cataclysme, je me suis retrouvée au cœur d’une spiritualité vivante, d’une ferveur vivifiante qui n’existe plus en Europe, sinon dans quelques îlots.
Dans ce cataclysme, je me suis retrouvée au cœur d’une spiritualité vivante, d’une ferveur vivifiante qui n’existe plus en Europe, sinon dans quelques îlots
Pour votre ouvrage, Syrie, les Femmes parlent, vous avez rencontré des femmes syriennes de toutes confessions et de tous milieux sociaux. Comment avez-vous été amenée à les rencontrer et à concevoir l’idée de cet ouvrage et recueil de témoignages ?
Pour m’être rendue régulièrement en Syrie de 2014 à 2020, j’ai été le témoin des destructions, des difficultés de survie mais aussi de la mise en place de réseaux d’entraide – laïcs ou religieux – d’une envie dévorante de musique, d’art avec une programmation ininterrompue d’opéra, des ouvertures ou le maintien de centres culturels. J’ai visité, au lendemain de la libération de la Ghouta, le centre de Dweir qui en accueillait les survivants, à Mhardeh croisé des femmes militaires, dans les villages des femmes seules ou des familles évacuées de la Jézireh. Les Syriens connaissent la désinformation qui sévit en France sur leur pays, ils en sont à la fois révoltés et peinés car ils demeurent profondément francophiles. À chacune de mes visites j’étais pressée de témoigner de ce que je voyais et entendais. C’est ainsi qu’est né ce livre.
Pourquoi avoir donné la parole aux femmes ? Parce qu’elles ont la charge de nourrir, soigner, éduquer et, comme on l’observe dans toutes les guerres, elles remplacent au poste de travail les hommes disparus, elles reprennent l’exploitation agricole, l’entreprise ou le commerce, se forment aux métiers pour lesquels il n’y a plus d’hommes. C’est aussi parce que les Syriennes sont fières d’avoir accès à tous les métiers, tous les postes, de connaître une égalité salariale avec leurs homologues masculins. Les artistes, eux, sont la caisse de résonance d’une société ; ils en expriment par leurs créations l’imaginaire et les convulsions. Les uns et les autres témoignent de la vitalité d’une société.
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À lire ces témoignages, on est frappé de cette volonté de rester ou revenir au pays pour le reconstruire : peut-on vraiment considérer que la guerre est achevée et la reconstruction de la Syrie aujourd’hui possible ?
Quels que soient la confession ou le statut social, tous sont conscients d’une responsabilité envers leur pays. Beaucoup rappellent ce qu’ils lui doivent : l’éducation, les soins, une bourse d’études à l’étranger pour certains. « Je me dois à mon tour de construire quelque chose pour mon pays », dit Missak, « Nous avons accompli notre devoir de chrétien, nous accompli notre devoir de citoyen, c’est pour cela que la Syrie est debout », dit Marla. Responsabilité, devoir, exemplarité sont des notions mises en avant par mes interlocuteurs, mises en œuvre à travers le pays. Il apparaît à travers les entretiens que la force morale des Syriens tient à leur identité, la conscience d’un héritage civilisationnel qu’ils ont à cœur de transmettre. C’est sans doute ce qui leur permet de dessiner les réformes, notamment en matière d’éducation, qui pourraient faciliter le relèvement de leur pays.
Les Syriens sont hantés par le sort qui a été fait à l’Irak puis à la Libye, même s’ils disent d’eux-mêmes qu’ils sont d’invétérés optimistes. J’ai vu, entre 2014 et 2020, reconstruire sans attendre que la guerre prît fin, des villes, des quartiers, des villages, des autoroutes, des écoles, des hôpitaux. J’ai assisté à l’inauguration de centres culturels, à la réouverture de la Foire internationale de Damas. Après dix ans de guerre les armes se sont tues sur la presque totalité du territoire. Cependant, quand la population n’a que deux ou trois heures d’électricité par jour – moins que pendant la guerre – la reconstruction est-elle possible ?
Il faudrait une levée immédiate de l’embargo, la suspension de la loi César qui interdit toute transaction commerciale avec la Syrie, le retour au droit international en dénonçant entre autres l’occupation par les États- Unis des champs gaziers, raison pour laquelle les centrales thermiques ne sont plus alimentées et les Syriens privés d’électricité. L’inflation a multiplié les prix par cent en dix ans, il n’est pas rare que les femmes occupent deux à trois emplois dans la journée pour subvenir aux besoins élémentaires de la famille. Alors qu’en 2019 l’on comptait des centaines de milliers de retours, nous craignons que beaucoup, surtout parmi les jeunes, écrasés par la lassitude, choisissent à nouveau l’exil.

Investig’Action, 184 p., 15 €





