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Jacques Carbou : « Raymond Ruyer préfigure la pensée antimoderne et conservatrice »

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Publié le

5 janvier 2022

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Dans un essai lumineux, Jacques Carbou expose avec clarté la pensée sociale à la fois radicale et complexe de Raymond Ruyer. Rencontre avec l’auteur.
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Vous avez été l’élève de Raymond Ruyer. Pouvez-vous revenir sur cette époque et sur la personnalité du philosophe qui semble loin de l’image austère qu’on lui donne parfois ?

Ruyer fut pour moi un professeur exceptionnel. Il impressionnait par l’étendue de ses connaissances aussi bien philosophiques que scientifiques et économiques, en histoire, littérature, musique et peinture. Il avait un sens de l’humour très développé et pouvait citer un conte d’Alphonse Allais dans ses cours. Il riait de bon cœur et ne se prenait pas au sérieux. Il écoutait les étudiants et les mettait à l’aise : « Vous pouvez parler de vos goûts inavouables pour le roman policier, la littérature à l’eau de rose ou la chanson populaire » ; il ne pontifiait pas ; il était malicieux mais toujours bienveillant. Il enveloppait dans un même mépris les lieux communs traditionnels et les idées en vogue.

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Vers les années 1965 la vague structuraliste commença à envahir le monde intellectuel français avec Althusser, Barthes, Foucault, Lacan, etc. La linguistique et la psychanalyse lacanienne étaient perçues, par certains, comme les modèles des sciences humaines avec la sociologie de Bourdieu qui commençait à sévir auprès des étudiants (Les Héritiers et La Reproduction). On parlait sur le campus d’Henri Lefebvre, professeur à Nanterre, et de Marcuse que peu avaient lu. À quelqu’un qui lui assurait que cela serait passager, il répondit : « Détrompez-vous, nous en avons pour trente ans. Pendant trente ans nous entendrons répéter que, désormais, nul n’aura de l’esprit que nous (les structuralistes) et nos amis ». Bref, l’époque jargonnait. Chez Ruyer, la philosophie est science et non l’abus d’un langage conçu pour cet abus même, c’est sans doute aussi pour cela qu’il a été ignoré du grand public. Il développait une pensée subtile, hors normes, qui nécessite une attention soutenue mais qui reste toujours claire.

Le discours social de Raymond Ruyer est sans doute la partie la moins connue de son œuvre, qui a été occultée par le succès de sa fameuse Gnose de Princeton. Pourtant comme vous l’expliquez dans votre livre, ces deux aspects sont en réalité travaillés par les mêmes grands axes dialectiques. Pouvez-vous revenir dessus ?

Sa critique sociale est reliée, à mon avis, à sa philosophie par la théorie des valeurs que l’on trouve dans deux ouvrages sur le thème des valeurs publiés en 1948 et 1952. Il pensait que nous sommes « appelés » par les valeurs qui existent hors de nous et que nous les incarnons : le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le laid. Une lecture superficielle de Nietzsche (que Ruyer n’appréciait pas beaucoup) avait promu l’idée de renversement des valeurs. Certains artistes, mais peut-on encore parler d’artistes, déclaraient que le laid était plus intéressant que le beau. Ruyer était résolument opposé au relativisme qui semble devenu la doxa du monde actuel, du moins en Occident.

Pour revenir à l’Éloge de la société de consommation que Ruyer aurait voulu intituler « Économie et politique, l’économique » étant, selon lui, seul producteur de richesses, alors que le politique est essentiellement prédateur. Raymond Aron l’avait convaincu que le titre qu’il lui proposait serait plus vendeur, ce qui fut le cas. Il créait la surprise : un obscur philosophe de province qui défendait la société de consommation que les intellectuels bien-pensants, surtout à gauche, rejetaient et critiquaient. Pourtant, Ruyer menait une vie très modeste ; il n’avait pas de voiture, voyageait peu sauf en Lorraine, sa région natale. Les dépenses de l’État en matière de « culture » l’exaspéraient. Il disait : « Je suis anti-communiste comme on parle d’antimatière. Les communistes tirent sur le capitalisme de cette fin de siècle. Althusser fabrique un Marx qui n’existe que dans sa tête. Marx est avant tout un économiste ». Et il concluait : « Mieux vaut être coincé dans le portillon automatique d’un supermarché que dans les barbelés d’un goulag ».

Raymond Ruyer revendiquait le titre de « conservateur intelligent », c’est-à-dire un conservateur qui sait distinguer ce qu’il est important de conserver et ce qu’il est possible d’abandonner sans dommages pour les êtres humains et les sociétés

À bien des égards, on peut dire que Raymond Ruyer a préfiguré la pensée antimoderne et conservatrice dont se prévalent ensuite des écrivains comme Philippe Muray, Giorgio Agambem ou même Nicolás Gómez Dávila. Pourtant on lui alloue rarement cette place dans l’histoire des idées.

Oui, vous avez raison, Raymond Ruyer préfigure la pensée antimoderne et conservatrice ; lui-même revendiquait le titre de « conservateur intelligent », c’est-à-dire un conservateur qui sait distinguer ce qu’il est important de conserver et ce qu’il est possible d’abandonner sans dommages pour les êtres humains et les sociétés. Tout est dans l’art du discernement. Il parlait aussi de l’art difficile de savoir ce qui nous convient. Il respectait les bonnes traditions qui nous ont formées.

Affirmer avec les modernes qui revendiquent les formes extrêmes d’individualisme caractéristiques des temps présents que « le monde commence avec nous ; que le passé est dépassé ; que je décide de ce que je veux être, y compris mon sexe » paraissait et aurait paru aujourd’hui tellement ridicule à Ruyer qu’il aurait dédaigné de telles inepties. Il aurait entièrement partagé l’ironie de Philippe Muray critiquant « l’homo festivus » c’est-à-dire les fêtes artificielles, organisées sinon imposées par l’État et mises en scène par l’inénarrable Jack Lang, selon les codes du politiquement correct. Ruyer appréciait, au contraire, les fêtes populaires ou religieuses qui reposent sur de saines traditions enracinées depuis des temps anciens et procurent des nourritures psychiques.

Ruyer est toujours resté en marge des grands courants de pensée sans doute parce que la sienne était très dure à résumer en quelques tropes. Des philosophes modernes, c’est sans doute un des plus exigeants, et pourtant à mon sens, il est bien plus « lisible » qu’un Boutang par exemple. Sans doute, parce que le métaphysique ruyerienne a une puissante assise dans le réel : c’est son réalisme métaphysique. Comment le définiriez-vous ?

Pour Ruyer, il y a deux formes de connaissance : une connaissance scientifique et une connaissance de nature métaphysique qui va au-delà des données de la science mais qui nécessite une étude attentive de ces données. Ainsi la métaphysique doit tenir compte des résultats scientifiques pour éviter les spéculations hasardeuses et vides de sens. Les relations entre ces deux formes de connaissance donnent forme à une vision philosophique globale qui débouche sur une cosmologie.

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Dans un article de 1934, il parle des hypothèses cosmologiques sur « les plus lointaines nébuleuses, dont le spectre, décalé vers le rouge, fait soupçonner des faits aussi mystérieux qu’une courbure du temps ou une dilatation spontanée de l’univers ». C’est ainsi que l’on peut définir son réalisme métaphysique. À la demande de l’inspection générale de philosophie, à Nancy, Jean Borella avait invité Ruyer à exposer sa philosophie. Il avait présenté l’idée qu’il y a trois modes de subsistance du réel ou de la réalité : un mode qu’on pourrait appeler physique de l’ici-maintenant ; un mode psychique des thèmes organiques qui subsistent au-delà de l’espace et un mode sémantique, celui des sens qui est transcendant ; nous le reconnaissons plutôt que nous le connaissons.

Quel était son rapport avec le catholicisme – et les penseurs catholiques, lui qui entendait bâtir une sorte de théologie naturaliste ?

Louis Vax, son collègue à l’université, disait de Ruyer qu’il était un homme profondément religieux. S’il avait pris ses distances avec le catholicisme de son enfance, il considérait que l’existence de Dieu était une évidence : le monde, c’est Dieu se formant et développant ses thèmes signifiants. « Je ne peux distinguer Dieu et la Nature. C’est pourquoi je suis à demi-panthéiste mais à demi seulement. Car, au-delà du Dieu connu, il y a le Dieu inconnu. Le monde est le Dieu visible, ce que nous voyons de Dieu. Au-delà, il y a le Dieu invisible, au-delà, oui, parce qu’il faut bien que ces thèmes organiques aient une origine, qu’il y ait un Dieu Sens des sens ». À Jean Borella, autre collègue, qui lui disait que notre pensée n’est nullement conditionnée, comme le voudrait Kant, mais ouverte sur une participation au Logos divin, il répondit : « Mon cher, nous pensons toujours à partir de Dieu ! ».

Vous parlez d’une théologie naturaliste. Lui voyait une théologie rationnelle ; non pas, comme saint Thomas d’Aquin qui voulait unifier la raison aristotélicienne et la Foi révélée, mais en unifiant la Raison et les données scientifiques. Il mettait l’accent sur l’unité et la cohérence de l’univers. Pour Ruyer, la nature présente une organisation si remarquable qu’elle ne peut être le fruit du pur hasard, comme le soutenait Jacques Monod. En ce sens, on peut parler d’une théologie naturaliste mais il s’agit bien d’une théologie rationnelle pour surmonter le scepticisme ; en refusant le hasard et le non-sens, la référence à Dieu, source de l’ordre de l’univers, devient inévitable. Dans La critique de la raison pure, Kant ne dit pas que Dieu n’existe pas mais que la raison ne peut prouver l’existence de Dieu ; Ruyer pense que la raison peut trouver des preuves de l’existence de Dieu.


La Critique sociale de Raymond Ruyer de Jacques Cardou
Le Verbe Haut, 410 p., 28 €

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