Il y a vingt-deux ans, un petit film de genre sur lequel personne n’avait misé un kopeck (à part quelques producteurs de chez Warner au nez creux) sort sur les écrans en catimini. Quelques semaines plus tard, c’est déjà un phénomène de société pour toute une génération biberonnée aux mangas et à l’esthétique cyberpunk. Le premier opus de Matrix, réalisé par deux quasi-inconnus, provoque la surprise générale en réinventant les codes du cinéma d’action. Formidable machine à rêver agrégeant toutes les facettes les plus séduisantes de la pop culture, Matrix constitue un petit miracle industriel qui force Hollywood à se repenser totalement. Entre film de sabre chinois, animation japonaise, science-fiction paranoïaque k-dickienne, culture geek et film noir, ce premier volet fonctionne à tous les régimes pour que les Wachowski se payent le luxe d’interroger candidement les fondements de notre réalité, le tout dans une ambiance cuir et vinyle qui fleure bon l’adolescence mal vécue. Les deux suites (Matrix Reloaded et Matrix Revolutions) tournées dans la foulée, contribuent à installer la patte Wachowski : un cinéma pas forcément très malin mais toujours parsemé de scènes d’action dantesques et de gimmicks métaphysiques réjouissants.
Deux changements de sexe et quelques bides plus tard, les choses ont bien changé pour la fratrie comme dans l’industrie hollywoodienne bégayant désormais sans cesse les mêmes franchises. Alors que les Wachowski avaient longtemps refusé de donner une suite à leur trilogie, on apprend en plein crise sanitaire que Lana Wachowski tourne seule un nouveau volet avec les deux vedettes initiales : l’affable Keanu Reeves et la redoutable Carie-Ann Moss.
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Oui. Matrix resurrection est un film profondément punk
La première heure du film est jouissive, et on comprend que Larry « Lana » Wachowski entend bien se jouer du quatrième mur et proposer un vrai contenu « méta ». Le prologue reprend presque plan par plan l’ouverture du premier film, avec un nouveau personnage qui le commente en arrière-plan, investissant la scène comme un spectateur doué d’ubiquité, puis c’est le grand retour du concret : Keanu Reeves, regard éteint et barbe de trois jours, à la tête d’une entreprise de jeu vidéo. Son grand succès : Matrix, un jeu en trois volets qui a défrayé la chronique et dont les droits sont détenus par la Warner Bros ! Sujet à des crises de paranoïa et à des pertes de sens, il passe son temps à scruter les hauteurs de la ville en espérant que quelque chose défasse enfin cette trame trop lisse de la réalité. Justement, la Warner lui demande de replonger dans sa propre saga : elle veut un quatrième volet.
Le défilé des créatifs et markéteux commence, tous persuadés de savoir mieux que le précédent ce qu’attend le consommateur. Retranscrivant le calvaire qu’il a probablement vécu en acceptant de faire sa propre suite, Wachowski, à l’heure où le cinéma hollywoodien s’est embourbé dans la logique stérile du « fan service », prend l’industrie à contre-pied et confronte les fans à leurs contradictions : pourquoi le cinéma de genre devrait-il s’enfermer dans ce fétichisme sordide d’une redite permanente aux relents masturbatoires ? En outre, la mythologie Matrix s’avère idéale pour multiplier les niveaux de réalité afin d’interroger son médium et cerner les apories de l’industrie du cinéma. Un authentique « fuck off » lancé tant à la face des majors qu’à un public de moutons infectés par la matrice et refusant que leurs héros d’antan s’émancipent.
Matrix Resurrections n’y va pas avec le dos de la cuillère : le film est tout sauf agréable tant il est foutraque, torché à l’arrache et extrêmement verbeux
Non. Ça fait quand même cher le doigt d’honneur
Wachowski a osé pousser jusqu’au bout la dimension méta-critique de son univers : ce Matrix Resurrections se révélant moins une suite à proprement parlé qu’une réflexion sur le principe de suite, ce qui rappelle une nouvelle fois l’œuvre de Philip K. Dick, influence majeure de la saga, l’écrivain américain ayant parfois écrit des romans-commentaires sur ses propres romans. Sauf que la dernière réalité possible pour un film qui se joue de tous ses doubles-fonds, c’est toujours le point de vue d’un réalisateur revenu de ses ambitions démiurgiques et bien décidé à casser ses jouets avec une application goguenarde.
À ce titre, Matrix Resurrections n’y va pas avec le dos de la cuillère : le film est tout sauf agréable tant il est foutraque, torché à l’arrache et extrêmement verbeux. Un vrai projet expérimental, en fait, jusque dans son obsession à refuser le spectaculaire. Là où la trilogie initiale avait repoussé les limites du film d’action grâce à des effets spéciaux qui constituaient à l’époque un défi technologique, ce Matrix Resurrections se contente de quelques fusillades sans envergure filmées caméra à l’épaule. Finies les cascades aériennes et la pyrotechnie millimétrée, le film ne montre plus qu’une foire d’empoigne crasseuse au sein d’une réalité au bord de la guerre civile, avec pour seule échappatoire cette foi indéfectible en l’amour. Et certes, le couple Keanu Reeves-Carie-Ann Moss rejoint une dimension mythologique, mais pour le reste, un film qui fait exprès de décevoir durant 2h38, ça finit quand même par lasser.
Matrix Resurrections (2h28) de Lana Wachowski, avec Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, Yahya Abdul-Mateen II, en salle le 22 décembre 2021





