Skip to content

Alex Camilleri : désordre de Malte

Par

Publié le

5 janvier 2022

Partage

Jeune réalisateur américain issu du documentaire, Alex Camilleri filme à 36 ans un vibrant plaidoyer pour l’île de Malte, aux premières loges des réglementations européennes et d’un retournement civilisationnel qui laisse de nombreuses familles sur le bas-côté. Avec une véritable fibre néo-réaliste, porté par son sujet et par des acteurs amateurs ultra-convaincants, Luzzu renoue avec le film social des années 80, évitant soigneusement condescendance et morale hâtive. Camilleri préfère aux longs discours les plans rapprochés sur les hommes et les femmes, et une immersion poétique dans un monde qui devient peu à peu étranger.
camilleri

Votre film insiste beaucoup sur la manière dont la politique de l’Union européenne sape les traditions.

J’ai commencé mes recherches des années avant le tournage, en discutant avec les pêcheurs et en leur demandant ce qu’ils avaient en tête. Et il n’a pas fallu longtemps pour que je me rende compte à quel point les normes européennes avaient bouleversé leurs vies. Il faut savoir que beaucoup d’entre eux ont pratiqué ce métier toute leur vie, dans leur famille et ce depuis des générations. Et lorsque Malte a rejoint l’UE, les pêcheurs ont soudainement dû passer du monde de la mer à un monde de papier, à un monde de bureaucratie sans fin. Ç’a été une rupture radicale qui a donné lieu à de nombreux drames familiaux. Les pêcheurs doivent désormais documenter chaque poisson qu’ils attrapent, rejeter les poissons non conformes, même s’ils sont morts, et tout relater dans des journaux de bords extrêmement précis. Les lois sont parfois ubuesques. J’avais une vision innocente de la pêche avant de me lancer dans mes recherches, jusqu’à ce que je réalise que les réglementations, le changement climatique, le gouvernement, les autorités locales, mais aussi les forces du marché conspiraient ensemble pour changer la vie des pêcheurs. Et cela s’est produit en l’espace d’une demi-génération.

Quel est votre rapport à la culture maltaise ?

Mes parents ont émigré de Malte peu avant ma naissance aux États-Unis, mais nous avons gardé des liens étroits avec l’île, et nous y retournions souvent. Alors que je grandissais entre deux mondes, mon cœur et mon imagination revenaient toujours à Malte. J’ai toujours voulu raconter des histoires sur l’île, notamment parce qu’il n’y avait pas vraiment d’autres films maltais. Avec Luzzu j’ai simplement essayé de faire le genre de film que je voulais voir, une représentation cinématographique de Malte, en évitant les clichés touristiques et en restant au niveau de la rue, comme si vous étiez un citoyen vivant sur l’île. Je n’avais aucun lien avec la pêche, et d’ailleurs j’ai toujours été enclin au mal de mer, mais j’étais fasciné par le monde de la pêche traditionnelle, simplement à cause de ces magnifiques bateaux et de ces hommes qui ont une sorte de force surhumaine, presque mythologique. En tant que spectateur, cela me semblait riche visuellement et culturellement. Et puis, j’ai pu faire le lien avec mes parents, qui eux aussi en tant qu’immigrés ont dû choisir quelles parties de leur héritage ils devaient garder ou pas, or c’est exactement ce qui se passait avec cette génération de pêcheurs.

J’étais fasciné par le monde de la pêche traditionnelle, simplement à cause de ces magnifiques bateaux et de ces hommes qui ont une sorte de force surhumaine, presque mythologique

 Il y a un très beau monologue à la fin du film, lorsque Jasmark parle à son fils de l’identité.

Oui, il raconte à son fils une parabole qui est adaptée d’une question célèbre en philosophie, celle du bateau de Thésée. La question est : « Est-ce qu’un bateau dont on a changé toutes les parties est encore le même bateau ? » Je n’ai pas la réponse, mais je pense que cette question est au centre de la notion d’identité et de tradition. Pour Jasmark, cette question n’est même pas métaphorique, puisque c’est précisément ce qu’il a fait tout au long du film : réparer son bateau, remplacer les planches une par une, mais il sait intuitivement que le bateau, c’est lui. Et qu’il demeure bien quelque chose de lui, au-delà de ces parties interchangeables, à commencer par son fils. C’est une histoire qui peut avoir de nombreuses interprétations, mais qui je pense résonne en chacun de nous.

La question de la paternité est centrale dans le film.

Oui. Au début, Jasmark a une définition très étroite de ce que c’est qu’être un père. Il est très littéral lorsqu’il s’agit de fournir de la nourriture sur la table. Il y voit toute la dignité de son rôle de père. C’est le sens traditionnel de la paternité telle que la conçoivent les pêcheurs depuis des générations : nourrir sa famille. C’est très simple et c’est très noble. Mais tout à coup, son fils n’accepte plus la nourriture qu’on lui a donnée, pour des raisons physiologiques. La définition de la paternité de Jasmark doit donc changer, et elle devient moins axée sur cette quête littérale d’argent ou de nourriture. Et cela l’amène à se demander comment devenir un père et, à sa manière, c’est une question d’identité. Peut-il se redéfinir autrement qu’en étant « utile » à son fils ? C’est une question à la fois tragique et réaliste.

Lire aussi : Luzzu : une île parabolique

On sent évidemment chez vous l’influence des néo-réalistes, et notamment de Visconti.

Les films italiens ont été très importants pour ma compréhension de ce que pouvait être le cinéma, le fait que ces films mettent en scène de vraies personnes jouant des versions à peine altérées d’eux-mêmes, que la caméra soit dans la rue et s’engage dans les problèmes de la vie quotidienne. Pour moi, les techniques d’immersion héritées du cinéma italien étaient parfaitement adaptées à ce que je pensais être nécessaire à Malte. Malte a une histoire cinématographique très limitée, il était donc impératif pour moi de retrouver ce « courage » du néo-réalisme, en phase avec le monde, notamment pour travailler avec des non-acteurs. La Terre Tremble de Visconti a bien sûr été mon influence principale, car il s’agit peu ou prou de la même histoire. A partir de là, j’ai construit une palette de techniques héritées également d’autres cinéastes, j’ai emprunté des petits bouts ici et là et j’ai rassemblé le tout, ce qui est une technique très maltaise car nous sommes déjà une combinaison de différentes cultures. J’ai donc été également très inspiré par le réalisme social de Ken Loach, mais aussi par les films des frères Dardenne, d’Andrea Arnold et de Robert Bresson. La façon que ce dernier a de filmer les animaux m’a notamment beaucoup inspiré pour les images du bateau. Et il s’agit aussi, je dirai, d’une éthique : le cinéma doit rendre des comptes au réel en évitant de se vautrer dans la démonstration. L’histoire des hommes suffit, il n’y a pas besoin d’en dire plus


LUZZU (1h34), d’ALEX CAMILLERI, avec Jesmark Scicluna, Michela Farrugia, David Scicluna, en salle le 5 janvier

https://www.youtube.com/watch?v=3s6DCZ9EUPU&ab_channel=Bandes-annonces%3AChacunChercheSonFilm

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest