Si l’on voulait les repérer en milieu scolaire, on trouverait trois types d’écrivains potentiels : le cancre surmonté (ce « barbare autostylé » pour reprendre l’expression du dadaïste Richard Huelsenbeck), le dissipé maladif ou la tête de classe qui dérape. Bernard Quiriny appartient assurément à cette troisième catégorie. D’un talent précoce (son premier recueil paraît alors qu’il a tout juste 27 ans), l’écrivain belge s’illustre dans un genre exigeant (et méprisé en France), la nouvelle, et n’en aligne pas moins les publications régulières en raflant systématiquement des prix (neuf livres et sept prix en quinze ans) comme un surdoué remettant son devoir à l’heure en vue des félicitations du jury, lesquelles seront accueillies avec ce genre d’humilité nonchalante qui distingue la facilité supérieure. Pourtant, quel trait caractérise les objets littéraires à la fois impeccables et variés que nous offre notre élève modèle ? Celui d’une mécanique qui déraille, d’une collection aux items extraordinaires, d’une architecture aux propriétés paranormales.
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Dandysme littéraire
Inspiré par Marcel Aymé et Jorge Luis Borges, avec lesquels il partage en effet un registre élégant, paradoxal et métaphysique du fantastique, Bernard Quiriny rejoint aussi régulièrement une atmosphère décadente et raffinée très fin-de-siècle, et ce, dès ses Contes carnivores, mais également dans son magnifique Monsieur Spleen, consacré à Henri de Régnier, atmosphère que l’on retrouve encore dans ce Portrait du baron d’Handrax, son dixième livre, et qui permet à l’auteur de dérouter le lecteur à travers des personnages conservant leur flegme et leur distinction en toute circonstance, même les plus absurdes, cet aspect ajoutant tant à l’aspect comique qu’au charme étrange de ses nouvelles et faisant de notre écrivain belge expert en décalages l’un des ultimes représentants du dandysme littéraire.
Livres-mosaïques et poupées russes
Comme Antoine Volodine, Bernard Quiriny a su renouveler l’art du bref en littérature à une époque où la domination du genre romanesque est écrasante, en proposant des romans en trompe-l’œil qui se révèlent en fait des compositions de textes courts se déclinant autour d’un principe organisateur : un village, un immeuble, ou, dans son dernier livre, un personnage fantasque, le baron d’Handrax, dont les frasques et les manies se voient répertoriées sous forme d’anecdotes littéraires ou de courtes nouvelles, mais aussi les notes et aphorismes, puisque les Carnets secrets du personnage, préfacés par son inventeur, sont publiés en parallèle – deux livres en poupée russe, le premier contenant le second dont la forme est encore réduite.
Au terme de ses prestidigitations feutrées, Bernard Quiriny nous révèle de terribles mystère
Avec ses maisons conservées dans le jus de leur époque, ses collections de cartes géographiques, son association de renifleurs de morts, ses journées interrogatives ou ses rêves criminels, le baron d’Handrax déploie un imaginaire à la fois foutraque et philosophique et exerce, derrière l’humour à la Alphonse Allais, une sensibilité exquise envers mille détails de l’existence. Au terme de ses prestidigitations feutrées, Bernard Quiriny nous révèle de terribles mystères arrachés à la vie courante. Et puis il époussette sa veste, nous salue et s’en va l’air de rien.

Rivages, 176 p., 17 €

Rivages poche, 176!p., 7 €





