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Marine le Pen, le grand déballage intime

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Publié le

8 février 2022

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En fin de meeting à Reims, dans une séquence qui marquera indéniablement la campagne présidentielle, Marine Le Pen a choisi de « fendre l’armure » en abordant son histoire personnelle. Une séquence intimiste qui a fonctionné politiquement, mais parfaitement contraire à l’esprit de nos institutions.
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En meeting à Reims, Marine Le Pen s’est livrée à une séquence peu commode. Après un discours de politique générale somme toute assez classique mais tout à fait réussi, au cours duquel elle est revenue aux fondamentaux du parti et a témoigné d’un touchant souci pour la veuve et l’orphelin, la candidate a lâché son pupitre et s’est avancée face à ses militants, sous une lumière tamisée, pour déclamer une longue tirade sur son histoire personnelle, en forme de petites confessions intimes au coin du feu. « Maintenant mes amis, je vais prendre quelques minutes pour vous parler de moi ». Poids de la politique et du patronyme sur sa jeunesse, attentat à la bombe contre le domicile familial en 1976, méandres du divorce et de la monoparentalité : Marine Le Pen a choisi de « fendre l’armure » comme le veut l’expression consacrée, et a pour ainsi dire excellé dans l’exercice, au point de concentrer l’attention des commentateurs et d’obtenir un match nul dans son duel de meeting avec Éric Zemmour. Indéniablement, on venait d’assister à l’un des moments marquants de cette campagne somme toute moribonde.

Comment comprendre cet exercice tout à fait inédit dans l’histoire politique française ? À l’échelle politique, Marine Le Pen joue la carte de la personnalisation pour se démarquer de son adversaire principal. « Je pense que chacun a compris que celui qui agresserait l’autre serait sanctionné par une partie de ses électeurs potentiels qui votent pour un candidat nationaliste », déclarait le politologue et président de l’institut Pollingvox Jérôme Sainte-Marie au micro d’Europe 1. Ajoutons que leurs programmes étant dans les grandes lignes assez proches – quoique divergents dans leur teneur profonde et dans leurs orientations électorales – la candidate du Rassemblement national espère amener la confrontation sur un terrain qui lui serait favorable : celui de la personne. Alors que Zemmour est considéré comme un idéologue froid, intransigeant et brutal, Marine Le Pen joue la rondeur et l’apaisement pour se parer des atours d’une sorte de grande sœur de la nation.

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Le message de la candidate est pourtant flou. Voulait-elle se présenter comme une personnalité hors du commun des mortels, travaillée depuis son plus jeune âge par la vocation du politique et dont le destin présidentiel était pour ainsi dire tracé de longue date ? « Du plus loin que mes souvenirs me portent, la politique fait partie de mon existence. Une famille particulière où les idées, l’action, les combats politiques rythmaient la vie ». Ou souhaitait-elle au contraire, comme l’indiquait son porte-parole Thierry Mariani au micro de CNews après le meeting, fabriquer l’image d’une personne normale avec les mêmes problèmes que tout un chacun ? Auquel cas elle devrait garder en mémoire la funeste destinée de la « présidence normale » qu’avait incarnée Français Hollande, et en tirer toutes les conséquences.

Cette séquence intimiste est surtout parfaitement contraire à l’esprit de la Ve République, et plus encore à la conception française du pouvoir. En déclinant pendant dix minutes sa page Wikipédia devant un parterre de militants, sans que les informations avancées n’aient d’intérêt politique ou programmatique immédiat, et sans qu’elles répondent à des questions journalistiques, Marine Le Pen a versé en conscience dans le pathos le plus obscène pour s’attirer l’empathie, participant un peu plus à l’importation du culte américain de la transparence. Il ne manquait plus sur la forme que les tutoiements, les « checks » surjoués et le langage trop familier ; sur le fond, un canapé rouge qui eut permis de transformer ces confidences en des introspections publiques, pour en faire la super copine de la nation.

Plutôt qu’une grande sœur confidente, le monarque-républicain se doit d’être un père de famille, toujours soucieux de garder intacte son autorité en tant qu’il personnifie la Loi

Certes, le Prince n’étant pas le premier des fonctionnaires, la présidence n’étant pas non plus une profession, les personnalités publiques n’ont pas à proprement parler de vie privée – point sur lequel Éric Zemmour se trompe lourdement – et il ne s’agit donc pas, en pointant du doigt ces confidences, de défendre l’intimité et d’y voir la profanation du jardin secret. Les informations livrées n’ont d’ailleurs rien d’infamant – elles sont largement connues –, et Marine Le Pen a encore compris un point fondamental : les Français élisent un chef en qui ils se remettent eux et leur descendance, suprême dessaisissement pour une suprême offrande qui nécessite une liaison intime entre les deux entités.

Mais plutôt qu’une grande sœur confidente, le monarque-républicain se doit d’être un père de famille, toujours soucieux de garder intacte son autorité en tant qu’il personnifie la Loi. D’où, en plus de la distinction (au double sens du terme : séparation et élégance), une nécessaire pudeur – ajoutons même un voile de mystères – pour construire cette majesté retenue et flottante du monarque, quand l’abolition des distances participe à la délégitimation, bientôt à la contestation, du rapport d’autorité. En clair, et c’est le plus difficile à l’ère démocratique, il faut trouver l’équilibre qui concilie proximité de cœur avec le peuple et distance symbolique qui fonde l’autorité.

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La normalité n’est pas la réponse, car elle place le président à portée de fusil. En troquant formellement le discours magistériel en chaire pour une discussion en cœur d’assemblée, puis en déballant unilatéralement son histoire personnelle, Marine Le Pen est tombée dans la tentation gauchiste de la panoptique ; a rassasié cette volonté malsaine d’un savoir, d’un contrôle, d’une maîtrise totale par la foule ; a entamé la pudeur et l’éloignement sans lesquels il n’est ni légitimité, ni consentement. Il est nécessaire de « fendre l’armure », de se donner à voir ; mais pas de manière excessive, et pas de cette façon. Le politique demande plus de subtilités qu’un grand déballage intime.

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