Invité mercredi 12 janvier dans l’émission politique « Face à BFM » et répondant à des questions de Bruce Toussaint, Éric Zemmour a balayé d’un revers de main la question de la vie privée, tout en acceptant pourtant de révéler quelques éléments sur sa famille et ses relations. « Les gens n’ont pas à savoir. Ma vie privée, c’est ma vie privée. […] Je n’ai pas à m’expliquer. Je refuse toujours de répondre à ces questions, et j’attaque les journaux, et vous remarquerez que je suis la cible d’un harcèlement permanent de la presse people. » Sur les réseaux sociaux, ses soutiens reprennent en chœur les mêmes éléments de langage dès que le sujet est abordé.
Certes, l’histoire récente de la presse people témoigne d’un évident parti pris politique : elle choisit les modèles qu’elle fait poser – au hasard les Macron, par l’entremise de Mimi Marchand – et les cibles qu’elle photographie à leur insu, en clair ceux qu’elle sert et ceux qu’elle combat. Ajoutons-y le voyeurisme, vieille et vile passion humaine alimentée par la presse people qui déballe les déboires amoureux des uns et des autres, ou qui soigneusement sélectionne – sur des critères tout à fait intellectuels, cela va sans dire – lesquelles de ces gentes dames seront publiquement exposées en maillot deux pièces.
Et pourtant, qu’il est étonnant de voir la droite – la « vraie de vraie » nous dit-elle, quand elle ne se qualifie pas directement de « réactionnaire » – communier d’un même réflexe dans le discours qui fonda pourtant sa défaite politique au profit de la matrice libérale, à savoir la séparation étanche de la vie publique et de la vie privée.
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Car pour faire court, le réactionnaire authentique postule l’organicité du politique : n’étant que la coopération naturelle et nécessaire des familles, la cité est une famille en grand. Pas de séparation public/privé donc, puisque les deux se trouvent fusionnés en une unique identité sociale – le métier, le statut, la fonction (et non le poste, l’emploi, la position) – qui définit la personne au sein du corps social. Ce corps, pyramidal, s’appuie sur les êtres de chair et leurs relations interpersonnelles, et n’accepte pas la schizophrénie identitaire du public/privé : le roi ne cessait d’être roi une fois la porte du Louvre claquée, comme le noble jouait son rôle d’autorité paternelle les week-ends chômés, ou le prêtre donnait encore les derniers sacrements après le couchant. Saint Louis n’accueillait-il pas les pauvres à sa table, Versailles n’était-il pas ouvert à tous les visiteurs quelle que soit leur condition, Louis XIV n’était-il pas accompagné du lever au coucher par sa foule de prétendants ?
Si distinction il y avait, c’était alors entre le corps et l’âme, l’extériorité et l’intériorité, l’ici-bas et l’au-delà. La modernité libérale a déplacé les termes de l’équation, en leur donnant un ancrage géographique : l’extériorité est devenue l’espace public, l’intériorité est devenue l’espace domestique. Dorénavant, si la famille est un donné relevant du privé, le politique devient un construit par la théorie du contrat social, dont la signature engage la moitié public du contractant. C’est la grande fabrique de l’intime, devenu le sanctuaire des libertés libérées et jamais réfrénées ; du jardin secret qui, hors de la vue de tous, doit prémunir l’individu des « arbitraires » que sont la morale commune et le jugement social – quand la sphère publique sera l’espace de libertés bridées autant que la concorde civile le nécessite. Ce basculement est d’autant plus nécessaire que de la Réforme à l’industrialisation et aux migrations internes, le corps de valeurs partagées s’amenuise, la morale s’individualise quand elle n’est pas proprement niée. Détruites les communautés de pensées, de gestes et de foi : en reléguant à l’intime tout ce qui pourrait être facteur de conflits (d’où la laïcité, et cette discrétion religieuse sur laquelle Zemmour ne cesse d’insister), la séparation public/privé devient le garant de la paix civile, sous l’œil d’un État administratif qui ne cesse d’étendre l’impersonnalité de son droit.
Les Français n’élisent ni un intendant, ni un administrateur, ni un ministre, mais bien un chef, et plus encore un père de famille, auquel ils se lient intimement et en lequel ils remettent leur destin
L’avènement de la démocratie parlementaire consacre ce nouvel état d’esprit. Place à la légitimité légale-rationnelle si bien décrite par Max Weber, dès lors que l’électeur se donne – pour ses idées seules dit-on – un représentant qui légifère sur sa moitié publique pour la concorde générale, et finit de détricoter les dernières entraves faites à sa moitié privée – dans son dernier essai La Fin de la chrétienté, Chantal Delsol parle d’« inversion normative » pour qualifier le retour d’une permissivité païenne pour l’avortement, le divorce ou l’homosexualité.
Et pourtant, la séparation du public et du privé n’a pas encore gagné partout –le politique est ainsi fait. Et même encore, notre vieille conception unitaire est revenue dans le siège de la magistrature suprême, avec la Vème République et l’élection de son président au suffrage universel direct. Charles de Gaulle le dit lui-même d’une formule éloquente : « C’est la rencontre d’un homme et d’un peuple ». Revoilà le corps physique du roi, et l’inconscient monarchique qu’il charrie ! Corps public par essence, qui doit incarner la nation en grand car c’est à travers lui – et ça n’est que plus vrai à l’air du tout médiatique – qu’elle s’objective et se vit. Fonction suprême : les Français n’élisent ni un intendant, ni un administrateur, ni un ministre, mais bien un chef, et plus encore un père de famille, auquel ils se lient intimement et en lequel ils remettent leur destin. Par-delà la relation de droit, « Foi et Amour » pour le couple royal ! lancerait le poète romantique Novalis.
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Choisir un chef, c’est encore pour la nation choisir l’image qu’elle se donne d’elle-même. Car l’élection est bien vite chargée d’une morale : on attend du père qu’il soit un chef qui décide, et un exemple qui conduit. Ne parle-t-on pas d’un de Gaulle qui payait ses factures d’électricité et allait à la messe ? La « présidence normale » du ventripotent François Hollande était un vœu de frugalité et de simplicité en temps de crise, après le quinquennat sentimental et américain de Nicolas Sarkozy. Si François Fillon s’est à ce point écroulé, c’est que la nation s’est sentie flouée par celui qui jouait de droiture et de probité. En ce sens, et malgré ses grands défauts, l’émission « Une ambition intime » de Karine Le Marchand touchait une vérité profonde : ce qu’est la personne dans son entièreté compte fondamentalement. Et c’est peut-être même ce qui compte le plus, sauf à considérer que la raison abstraite et les idées suffisent, ce que la droite ne peut croire.
Il ne s’agit évidemment pas de tomber dans l’illusion de la transparence, ou pis encore dans la tentation gauchiste de la panoptique, qui reposent toutes deux sur la volonté d’un savoir, d’un contrôle, d’une maîtrise complète – et sur un fond de suspicion permanent –, qui en définitive détruisent la part nécessaire de mystère et d’éloignement sans laquelle il n’est ni légitimité, ni consentement.
Disons simplement que si tout ne doit absolument pas être su, l’homme politique ne peut légitimement réclamer que l’on ne sache rien, car il ne peut être élu si le peuple ne sait rien de lui. S’il doit être pudique par majesté, le roi ne peut avoir de vie privée : il est une offrande.





