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NFT, une dystopie cyberpunk : entretien avec Laurent Gayard

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Publié le

11 février 2022

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Nouvelle lubie des technolâtres de tout poil, les NFT (pour « non fungible token » c’est-à-dire « jetons non fongibles » – ce qui n’est pas plus clair, mais on va vous expliquer) est désormais sur toutes les lèvres, du moins dans les milieux autorisés.
NFT

Cette technologie à mi-chemin du blockchain et de la crypto-monnaie est en passe de devenir un nouvel eldorado pour les affairistes, en particulier dans le domaine de l’art contemporain – toujours à la pointe, aujourd’hui, en matière d’arnaques de grande ampleur. Des artistes aussi essentiels que le rappeur Booba se sont déjà lancés dans la course en lançant des morceaux protégés par NFT, et donc soumis à une spéculation délirante. Dans un petit livre passionnant et pédagogique, notre collaborateur Laurent Gayard revient sur les origines et les applications possibles d’une technologie qui pourrait changer notre conception de la propriété intellectuelle.


NFT signifie : « jeton non fongible ». C’est-à-dire ?

Non « fongible », cela signifie qui ne peut pas s’échanger contre une pièce de même valeur. Par exemple, une pièce de monnaie est un objet fongible. Un litre d’huile est également un objet fongible. Le NFT, quant à lui, ne peut s’échanger, car c’est un actif numérique associé à un certificat de propriété hébergé sur une blockchain. Un NFT se constitue donc de deux éléments : le fichier numérique en question et un certificat de propriété de type smart contract. Lorsqu’on a créé un NFT, on le « minte ». C’est-à-dire qu’on l’héberge sur une plateforme dédiée en lui allouant un certain montant en cryptomonnaies, et en attachant le fichier à un certificat. Le premier NFT a été « minté » en 2014. Il s’agissait d’une œuvre numérique appelée « Quantum », de l’artiste Kevin McCoy [une simple animation en forme d’octogone, ndlr].

Les NFT ont permis à des artistes qui exposaient en ligne de vendre leurs œuvres, mais ça les a mis aussi en situation de se les faire voler

L’art contemporain s’est jeté sur cette nouvelle technologie. Pourquoi ?

La première raison, c’est l’expansion du marché de l’art contemporain en ligne. La deuxième raison, qui en est aussi la cause, c’est l’épidémie de COVID-19. Quand l’épidémie s’est déclenchée, les salles de ventes et les galeries ont fermé tandis que les places de marché de vente d’art en ligne explosaient. La technologie NFT est apparue comme le moyen providentiel d’attribuer une valeur à des œuvres en ligne et à en faire des éléments monnayables en un temps record. La spéculation effrénée s’est chargée du reste, notamment grâce aux « crypto- punks » qui ont complètement décomplexé le marché. En 2017, la société Larva Labs, voulant rendre hommage à William Gibson, a créé une série de personnages pixelisés, plutôt moches, mais dont chacun est unique en soi : les crypto-punks. La technologie NFT a été appliquée à chaque image. Elles ont été distribuées gratuitement en 2017 avant d’être revendues, à l’aune du succès des « crypto-kitties », autres collectables numériques en forme de chats qui venaient également de remporter un franc succès à la revente. Comme d’habitude sur le net, tout vient des chats et tout est contrôlé par les chats ! Aujourd’hui un crypto-punk a été vendu près de 11 millions de dollars.

Acheter plusieurs millions de dollars un obscur jpeg ultra pixellisé ! On est vraiment dans « l’art à l’état gazeux » caractérisé par Yves Michaux.

Tu ne crois pas si bien dire ! Récemment une « influenceuse » de sinistre réputation a annoncé qu’elle comptait « minter » ses propres  flatulences pour les revendre, suite à des demandes d’internautes. Des crypto-flatulences. Ce qui ne veut évidemment rien dire.

Quelles seront les applications possibles de la technologie NFT ?

Actuellement les NFT représentent déjà une incroyable bulle spéculative, comparable à la « bulle internet » des années 2000 : beaucoup de choses inutiles vont être balayées. Ce qui restera, c’est l’inscription des NFT dans le milieu de l’art, mais aussi dans le domaine du jeu vidéo, et par extension du métavers, en effet. Dans le jeu vidéo, les logiques de consommation ne sont déjà plus les mêmes depuis quelques années. On entre aujourd’hui dans l’ère du « play to earn » : jouer pour gagner des NFT ou des cryptomonnaies. Il sera bientôt possible, par exemple, de gagner des parcelles de terrain numérique sur des métavers comme Decentraland ou Sandbox. Aujourd’hui, le terrain virtuel le moins cher se négocie pour la somme de 15 000 dollars. Pour les entreprises, c’est un nouvel eldorado, puisqu’elles comptent bien en faire un immense espace publicitaire et détailler chaque parcelle au plus offrant.

Lire aussi : L’IncoDico – Le mot du mois : NFT

Le NFT n’annonce-t-il pas tout simplement la privatisation totale d’internet ?

En effet, c’est partiellement la remise en cause de la neutralité du net, ou au moins de son principe communautaire : avec le NFT, on s’achemine vers un internet propriétaire. Les NFT ont permis à des artistes qui exposaient en ligne de vendre leurs œuvres, mais ça les a mis aussi en situation de se les faire voler. Dans le domaine du jeu vidéo, on peut ainsi cadenasser des parcelles entières d’espace. Il existait déjà sur les jeux massivement en ligne un marché des items collectables, avec les NFT ce marché risque de s’amplifier considérablement. À tel point qu’on observe déjà une résistance, notamment issue de la communauté des gamers. Par exemple, la société qui a produit le célèbre jeu Stalker a voulu introduire des NFT dans un nouvel opus, ce qui a soulevé l’indignation de la communauté de joueurs. Celle-ci n’est pas forcément acquise à la technologie du NFT, perçue comme une intrusion de la finance dans le jeu vidéo. Ce qui est en effet le cas. Aujourd’hui on observe un véritable « salariat vidéoludique » qui s’installe, où des joueurs louent leurs artefacts à d’autres joueurs en échange d’un reversement d’une partie des bénéfices obtenus sur le jeu. Avec les NFT, la finance se met à portée de tous, y compris du premier joueur venu de Pokémon-Go. On entre de plain-pied dans une dystopie cyberpunk.

Le NFT et les métavers sont-ils le seul futur possible de l’internet ? 

Il reste quelques points d’achoppement. Comme les problèmes d’interface, et surtout, ce Graal de l’informatique : l’interopérabilité. Aujourd’hui, on peut acheter des crypto-kickers sur le site d’Adidas et les faire porter par son avatar sur Decentraland, mais c’est à peu près tout. Ces univers ne communiquent pas ensemble. Et lorsqu’on examine de près le projet d’une entreprise comme Meta, on voit qu’on est encore bien loin d’un métavers universel.


Comprendre les NFT et les Metavers de Laurent Gayard
Slatkine et cie, 156 p., 10 €

 

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