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Europe de la Défense : l’Allemagne contre la France

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Publié le

10 mars 2022

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Progressistes et fédéralistes vont profiter de l’ouverture du sommet européen à Versailles pour pousser l’idée d’une Europe de la défense. Pourtant, la crise ukrainienne démontre que les États-membres, à commencer par la France et l’Allemagne, n’ont pas les mêmes intérêts. Et que souvent celle-ci joue contre celle-là.
France Allemagne

Ce jeudi s’ouvre à Versailles un sommet européen dans le cadre de la présidence française du Conseil de l’Union européenne, qui réunira chefs d’États et de gouvernements. Alors qu’il devait initialement être consacré à « un nouveau modèle de croissance » pour l’Europe, l’agenda a été chamboulé par l’invasion russe de l’Ukraine, de sorte que les questions de défense et d’indépendance énergétique seront au cœur des deux journées de discussions.

Et le contexte guerrier est l’occasion rêvée des fédéralistes pour pousser l’idée d’une Europe de la défense, vieux serpent de mer s’il en est, à commencer par la macronie. Ce mercredi, en recevant le Premier ministre néerlandais, le président Emmanuel Macron se félicitait ainsi de « l’unité historique » des Européens sur l’invasion de l’Ukraine, ajoutant que cette « guerre sur le sol européen […] nous impose de faire encore davantage et d’en tirer les conséquences à court et à moyen terme ». La veille, la ministre des Armées Florence Parly inaugurait avec son homologue allemande Christine Lambrecht l’Escadron de transport franco-allemand basé à Evreux, dont l’objectif est d’assurer des missions d’intervention, de sauvetage, d’évacuation de personnels ou de ravitaillement. La ministre déclarait alors plus directement encore : « Cet escadron est une traduction concrète d’une Europe de la défense axée sur les opérations militaires ». Il ne manquait plus que les trompettes.

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Par-delà l’unité, des divergences d’intérêts très nettes

À y regarder de plus près, « l’unité historique » des Européens est plus fragile qu’Emmanuel Macron veut bien le dire. Certes, tous les pays européens condamnent l’invasion de l’Ukraine, ce qui est somme toute fort naturel, et se sont mis d’accord sur un paquet de sanctions : sanctions économiques et financières, interdiction du survol de l’espace aérien, suspension de RT et Sputnik, fourniture d’équipements aux Ukrainiens, etc.

Les divisions entre États-membres n’en restent pas moins profondes, du fait de leur structure historique, politique et économique différente, à commencer par le « couple franco-allemand ». Ainsi, sur l’exclusion de la Russie du réseau interbancaire SWIFT, les Allemands (avec les Italiens et les Autrichiens) ont freiné des deux pieds du fait de leur grande dépendance au gaz (55%) et pétrole (42%) russe. Le ministre des Finances allemand Christian Lindner pointait « un risque élevé » que « l’Allemagne ne soit plus approvisionnée en gaz ou en matières premières ». Rebelote sur la question de l’embargo sur le gaz, le pétrole et le charbon russe réclamée et appliquée par les États-Unis. Alors que la France, moins dépendante que ses voisins, semble ouverte à la proposition, les Allemands refusent catégoriquement. « Nous sommes prêts à payer un prix économique très élevé. Mais si demain, en Allemagne, les lumières s’éteignent, ça ne va pas arrêter les chars » déclarait récemment la cheffe de la diplomatie allemande Annalena Baerbock.

Les Allemands ont décidé de commander des avions de combat américains F-35 plutôt que de se tourner vers le Rafale, ce qui aurait permis de faire travailler l’industrie française et de coordonner notre matériel militaire

Et ce sont bien ces divergences concrètes des intérêts de chacun dans des situations données qui, s’il n’empêche pas le dialogue et la coordination d’États-nations du fait qu’ils appartiennent à la même ère civilisationnelle (une pratique vieille comme le monde), condamne de facto la chimérique Europe de la Défense. Dès que l’on prend la peine d’étudier les crises concrètes, force est de constater que nos positions inlassablement divergent. Sur tout ce qui touche à la Turquie, que ce soit la grave crise gréco-turque ou les questions migratoires, l’Allemagne refuse de bouger du fait de sa grande communauté turque, et la France se retrouve seule – quand elle ne subit pas directement les décisions prises unilatéralement par Berlin. Autre exemple frappant : dans le Sahel, la France n’a pas été soutenue par ses voisins et a dû batailler seule contre le fléau islamique.

Surprise : l’Allemagne joue contre la France

Plus encore que la divergence d’intérêts, il y a l’antagonisme. La crise ukrainienne est l’occasion d’un réveil historique de l’Allemagne en matière militaire. Jugeant que « le monde est entré dans une nouvelle ère », son chancelier Olaf Scholz (SPD) a promis une très nette augmentation des dépenses militaires du pays – près de 100 milliards sur les prochaines années – avec à terme l’objectif d’y consacrer 2% du PIB (soit 70 milliards par an, contre environ 40 milliards pour la France). Certes, l’Allemagne ne passe pas du tout au tout puisqu’elle avait commencé la restructuration de son armée en 2014 suite à l’invasion de la Crimée par la ministre de la Défense d’alors, Ursula von der Leyen. L’état de leurs équipements militaires actuels est néanmoins jugé déplorable, au point que le général à la retraite Egon Ramms a estimé que l’Allemagne n’était pas en mesure de défendre son pays.

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Serait-ce en tout cas le point de départ de la construction d’une force militaire européenne forte et indépendante, comme l’espèrent certains ? Rien n’est plus faux. À l’instar de la Pologne et bientôt de l’Espagne, les Allemands ont décidé de commander des avions de combat américains F-35 plutôt que de se tourner vers le Rafale, ce qui aurait permis de faire travailler l’industrie française et de coordonner notre matériel militaire. Plus encore, ce choix pourrait enterrer le projet d’avion militaire européen, le SCAF, puisqu’il « supprimerait le besoin allemand d’un nouveau chasseur à horizon 2040 » comme l’indiquaient les députés Patricia Mirallès et Jean-Louis Thiérot dans un rapport parlementaire. Rappelons que le projet est déjà à l’arrêt à cause des tergiversations allemandes ; et Dassault Aviation, qui commence à réaffecter son personnel sur d’autres dossiers, fait planer la menace d’un échec : « En 2022, il va falloir statuer, on ne peut pas rester l’arme au pied, à un moment donné on dit oui ou on dit non ».

Ce choix contraire aux intérêts de la France et en tout point incompatible avec le projet d’une Europe de la défense n’est pas le premier. Lors de la récente rupture du contrat du siècle, qui prévoyait la vente record de sous-marins français à l’Australie, les Allemands n’ont cessé, même après la signature du contrat, de mener une véritable campagne de dénigrement de la France. Dès le lendemain de l’annonce de rupture, ils enfonçaient le clou en présentant un projet d’accord aérospatial avec l’Australie sur les fonds économisés par la rupture du contrat français.

De même, l’Allemagne a profité de notre vulnérabilité pour mettre la main sur le moteur Vinci, développé par nos soins pour se mettre au niveau des moteurs Raptor de Space X capables de retourner sur Terre après lancement, et équiper les modèles de la fusée Ariane 6 actuellement en construction. Alors qu’il nous manquait 140 millions d’euros pour que le projet aboutisse complètement, les Allemands sont entrés en jeu afin de combler le manque, négociant en contrepartie que le moteur soit assemblé chez eux. Pour une somme dérisoire – Elon Musk a dépensé plus de trente milliards de dollars pour développer son moteur Raptor –, ils ont ainsi mis la main sur le moteur Vinci. La France y perdit sa souveraineté sur une technique de pointe et un avantage militaire crucial. Comme un avant-goût de ce que serait une Europe de la Défense ?

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