Skip to content

Guerre en Ukraine : le « doux commerce » n’achète pas la paix

Par

Publié le

14 mars 2022

Partage

Parmi d’autres arguments, le libre-échange nous a été vendu comme le grand agent pacificateur du monde. La guerre en Ukraine nous montre qu’il n’en est rien. Pis encore, en ayant condamné notre indépendance et notre vigueur morale, le « doux commerce » nous empêche d’agir.
G20

Depuis ses origines, le libéralisme est pensé comme technique de neutralisation des conflits qui vise avant tout à la cohabitation pacifique d’individus n’ayant pas les mêmes opinions – il naît de fait avec la Réforme qui brisa la communauté de pensée d’alors. En politique intérieure, parmi d’autres biais, cette pacification est opérée par la privatisation des éléments polémiques et potentiellement conflictuels. L’espace public se trouve pour ainsi dire purgé de toute charge qualitative, ce que l’on observe en France avec l’extension inouïe du domaine de la laïcité.

Lire aussi : Ukraine : de la question des réfugiés et des migrants

En politique extérieure, cette pacification prend pour véhicule le « doux commerce » dont parlait Montesquieu. Pour faire court, les échanges commerciaux entre les pays favoriseraient la bonne entente politique en plus d’adoucir et de polir « les mœurs barbares », à tel point que le commerce ferait la paix. Par le libre-échange, et bientôt de la division internationale des tâches, il fallait donc que les économies nationales s’interpénètrent jusqu’à devenir interdépendantes tels les arcs d’une croisée d’ogives, au point de rendre la guerre proprement impossible sauf à accepter de détruire son économie.

Le commerce ne fait pas la paix

La guerre en Ukraine fait pourtant se retourner contre nous ce discours. D’abord parce qu’il s’avère tout simplement faux. L’Ukraine et la Russie avaient des relations commerciales très profondes dans les deux sens : pour ne citer qu’un seul chiffre, plus de 30% des exportations ukrainiennes allaient en Russie en 2011, avant l’invasion de la Crimée (chiffre depuis ramené à 5%). De même, au nom de la théorie des avantages comparatifs, l’Europe occidentale s’est mise dans la main de l’Europe de l’est et de la Russie concernant l’agriculture (près d’un quart des exportations mondiales de blé) et l’énergie (43% du gaz et 48% du pétrole importés en Europe vient de Russie). En clair, la France et plus largement l’Europe ont sacrifié en conscience – pensons au renoncement allemand pour le nucléaire – leur indépendance au « doux commerce », sacrifice qui devait théoriquement nous apporter la paix. On voit le résultat.

L’adoucissement des mœurs dont parlait Montesquieu s’est dans les faits traduit par un bouleversement de la hiérarchie des valeurs en Occident au profit du confort matériel, pour ne pas dire de l’avachissement moral

L’histoire contemporaine nous démontrait déjà l’inanité de la théorie : concordant à l’extension universelle du libre-échange, les XIXe et XXe auront été les siècles les plus meurtriers. La paix relative post-1945 en Occident s’explique bien davantage par le traumatisme de l’holocauste, et plus encore par la dissuasion nucléaire. Cette théorie a d’ailleurs fait l’objet de plusieurs études universitaires, synthétisées pour trente et une d’entre elles par l’Oxford Handbook of the Political Economy of International Trade en 2015 : 14 concluaient que le commerce réduisait effectivement les risques de guerre, 13 concluaient à un effet nul, 4 concluaient à une augmentation du risque de guerre. En clair, l’un des grands arguments du libre-échange n’est tout simplement pas vérifié (la Première Guerre mondiale l’avait déjà tragiquement démontré) ou très peu significatif – et il faudrait ajouter que la guerre, quand elle n’était plus militaire, s’est faite par d’autres moyens parfois tout aussi coûteux sur le plan économique et culturel. C’est pourtant au nom de cette division internationale du travail que nous avons misé sur la tertiarisation, en sacrifiant les secteurs primaire et secondaire, pourtant par définition mille fois plus stratégiques.

Quand le « doux commerce » nous paralyse

Surtout, l’Occident paye désormais les illusions du « doux commerce ». La Russie nous prend précisément à notre propre piège en misant sur le fait que nous ne voudrons pas entrer en guerre du fait de notre dépendance économique. En clair, la thèse du « doux commerce » se transforme en un rapport de deux volontés, où celle qui choisit d’avancer en premier triomphe du seul fait que celle d’en face n’osera pas répondre – la dissuasion nucléaire comporte un biais cognitif semblable : nous compromettons de facto sa force dissuasive en répétant que nous ne l’utiliserons pas, et de fait il n’est pas certain que nous répondions à une bombe nucléaire tactique lancée sur l’Ukraine. Ajoutons que l’adoucissement des mœurs dont parlait Montesquieu s’est dans les faits traduit par un bouleversement de la hiérarchie des valeurs en Occident au profit du confort matériel, pour ne pas dire de l’avachissement moral ; l’économie a en clair été désencastrée du social comme le disait Karl Polanyi pour devenir notre critère fondamental. C’est précisément parce que nous leur avons prêté cette mentalité, plutôt que de chercher à comprendre véritablement la leur, que nous n’avons pas vu venir la Russie. Et il est dès lors beaucoup plus facile pour elle de miser sur notre pacifisme, donc d’avancer.

Lire aussi : Sylvain du Peyroux : « Il va y avoir des émeutes de la faim et des vagues d’immigration »

Dans le cas inverse où les Européens décideraient d’assumer pleinement la guerre, ils seraient aussitôt punis sur le plan économique et matériel. Pile tu gagnes, face je perds : entre nos principes et notre confort, l’interdépendance économique du « doux commerce » nous oblige en dernière instance à choisir.

La crise comme retour du réel

C’est précisément au carrefour de ces décisions que se trouvent aujourd’hui les Européens. Très dépendants au gaz (55%) et au pétrole (40%) russes, les Allemands bloquent les sanctions les plus dures, tels l’exclusion des banques russes du système SWIFT ou l’embargo sur leurs énergies. « Nous sommes prêts à payer un prix économique très élevé. Mais si demain, en Allemagne, les lumières s’éteignent, ça ne va pas arrêter les chars », déclarait récemment la cheffe de la diplomatie allemande Annalena Baerbock. De même en France, un certain nombre d’hommes politiques s’élèvent contre la politique du bras de fer économique, surtout à la vue de la flambée du prix des énergies. En témoigne l’échec relatif du Sommet de Versailles, la décision est pour l’heure différée.

Crise du Covid et guerre en Ukraine auront eu le mérite, comme toute crise, de crever les bulles nos illusions et d’opérer un violent retour au réel

Crise du Covid et guerre en Ukraine auront eu le mérite, comme toute crise, de crever les bulles nos illusions et d’opérer un violent retour au réel – ce en quoi toute crise est nécessairement de droite, et c’est pourquoi une partie de la droite a toujours été tentée par la politique du pire. Les illusionnés redécouvrent ce qui compte fondamentalement. Sur la question des industries pharmaceutiques comme de l’agriculture, de l’armement ou des énergies, il nous faut en revenir autant que possible à une pleine indépendance – ce beau mot que les progressistes redécouvrent après l’avoir vilipendé – nationale, et ce alors que l’époque redevient politique, donc dangereuse.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest