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« Je vis très bien ma vie de flic» : Rencontre avec le scénariste d’Engrenages

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Publié le

5 octobre 2017

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[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]É[/qodef_dropcaps]ric de Barahir a 54 ans. Commissaire de police, il a été consulté comme conseiller technique puis comme coscénariste pour trois saisons de la série Engrenages de Canal +. D’un rare réalisme et d’une grande qualité technique, cette série française s’est exportée partout dans le monde, dans plus de soixante-dix pays. La saison 6 est diffusée depuis quelques semaines. Rencontre avec un scénariste atypique.

 

Vous aviez déjà été scénariste avant de travailler sur le scénario d’Engrenages ?

J’avais déjà été conseillé technique sur un film d’Éric Barbier, Le Serpent avec Yvan Attal et Clovis Cornillac. Puis sur une série policière pour la télé. Mais c’est avec Engrenages que j’ai vraiment commencé à écrire.

 

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Nos mirages

 

Pourquoi ont-ils fait appel à vous ?

Le producteur avait décidé de me confier la trame générale de la saison 2, pour trancher avec la première saison qui n’avait pas été écrite pas un policier, et qui pouvait donc paraître un peu factice. Au contraire, avec la 2, ils voulaient partir d’une vraie histoire policière pour aboutir à un scénario de fiction. Il faut dire que cela correspond à la démarche inverse de celle que l’on adopte d’habitude dans le cinéma en France (et qui explique pourquoi cela fonctionne en général si peu). La coutume du genre est plutôt de partir de la plus pure fiction et d’instiller ensuite des éléments réalistes. Là, si je puis dire, on a fait les choses à l’endroit.

 

Qu’avez-vous apporté au scénario ?

D’abord le sujet, qui traite du trafic de stups dans les cités. Mais aussi tout bêtement la méthode et le vécu. Je suis parti d’histoires qui me sont arrivés « en vrai » pour bâtir une histoire complète. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’on a a jouté la fiction à ce qui est au départ une véritable enquête policière. C’est ce qui a fait le sel de la saison 2 et le succès auprès du public.

 

Vous êtes sorti volontairement d’une vision caricaturale du flic qu’on trouve souvent en France, par exemple chez Olivier Marchal ?

Clairement, je ne voyais pas les choses de la même manière que ce qu’on peut voir habituellement dans le cinéma ou la télé française. J’étais lassé de cette éternelle image du flic dépressif, alcoolique. Il faudrait interroger Olivier Marchal, avec qui il m’est arrivé de travailler en brigade de nuit, sur le sujet, mais il a un rapport avec la police très différent du mien. Moi au contraire, je vis très bien ma vie de flic.

 

 

 

 

On remarque aussi que la saison 2 colle plus avec les procédures en vigueur dans la police…

Oui, tout à fait. On a par exemple réintroduit la hiérarchie policière, avec la création du personnage du commissaire, qui n’existait pas dans la saison 1. Ce qui pouvait laisser croire que les flics sont libres de tout. On a aussi fait intervenir un autre personnage, Vincent Brémond, le commissaire à la Crim’. Ce nouveau personnage permettait d’illustrer l’antagonisme qui peut régner entre les services.

 

Comment procédiez-vous pour la création du scénario ?

J’écrivais un « pré-arc » policier de vingt ou trente pages, avec des événements assez neutres, sans vraiment introduire les personnages. Je déroulais ensuite l’enquête telle que je la voyais. Une fois que ce document était accepté par Canal+, on faisait un synopsis avec une coscénariste en développant les personnages du juge, de l’avocat, des enquêteurs. On consacrait ainsi douze pages par épisode, soit presque cent cinquante pages par saison. Pendant ce temps d’autres scénaristes bossaient en parallèle sur les séquences. Une saison d’Engrenages nécessite un an d’écriture et six mois de tournage. Presque deux ans de création, au final, avant la diffusion du produit fini. On était deux scénaristes en chef pour créer l’histoire générale. Ensuite, sous notre supervision, des coscénaristes faisaient les séquenciers et parfois les dialogues. Le nombre était donc variable, mais on avait en moyenne une équipe de quatre ou cinq personnes.

 

Vous avez des personnages préférés ?

Ah ! Je vais vous dire honnêtement : je les aime tous. Le juge, l’avocate, les flics. Claire, Gilou, Tintin… On n’avait pas de préférence. On essayait toujours d’équilibrer les choses. On avait de la chance, un très bon boulot avait été réalisé pour le casting et ils collaient tous très bien à leur rôle.

 

 

 

Interveniez-vous sur le tournage ?

Oui, j’étais souvent présent. Sur certaines scènes assez techniques notamment (interrogatoires lourds, interpellations techniques). C’était marrant, d’ailleurs. C’était très vivant. Un jour par exemple, on tournait une scène avec des manifestants et des policiers. Il y avait quelques vrais policiers qui avaient pris un jour de congé pour jouer les CRS. Mais les autres étaient tous des figurants. Et les gens se sont pris tellement au jeu qu’ils ont failli se battre pour de vrai ! L’acteur qui jouait l’officier supérieur est venu nous voir pour nous dire : « Ça va pas, il y en a qui nous crache dessus pour de vrai, donc si ça continue on va réellement leur casser la gueule nous aussi ! » Il a fallu que le metteur en scène coupe la scène pour calmer le jeu et rappeler que c’était du cinéma !

 

Engrenages est distribué dans plus de 70 pays, et notamment par la BBC. Comment expliquez-vous ce succès ?

Cette série, qui est assez noire et assez cynique, correspond bien aux goûts des anglo-saxons. Je fais la comparaison entre ça et la cuisine. On essaye de faire de la cuisine sans avoir de balance pour peser. Parfois ça prend, parfois ça prend pas, y’a pas de recette.

 

Vous avez écrit aussi Les Beaux mecs (série diffusée sur France Télévision). Comment êtes-vous arrivés là-dessus ?

C’est par le biais de mon amie Virginie Brac, qui avait besoin de moi sur la partie contemporaine de l’intrigue. L’aventure a été très plaisante. C’était par exemple très amusant de créer le braquage bidon des héros (des types qui font très pieds-nickelés). Cette série n’a malheureusement pas bien marché en termes d’audience. Pourtant elle était excellente !

 

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Pourquoi cet échec, si c’était excellent ?

D’abord, il y avait un très bon casting. Et un scénario solide et je ne parle pas pour moi (rires), avec plein de rebondissements. D’ailleurs, on était à 12 % d’audimat sur France 2 (ce qui est peu en valeur absolue) mais, avec une constance sur tous les huit épisodes : ce qui signifie que ceux qui regardaient ont beaucoup aimé. Mais c’est le titre qui nous a plombés. Les gens ne savaient pas que c’était une histoire de braqueurs. Ils se sont peut-être dit que c’était une histoire de mannequins.

 

Et récemment, quels sont les films qui vous ont plus ?

J’ai vu, il y a peu de temps, un très bon polar espagnol Et que Dieu nous pardonne. Un film vraiment remarquable. Je me demande pourquoi on n’arrive pas à faire des polars comme ça en France. Ça ne devait pourtant pas être un énorme budget. C’est peut-être les producteurs qui n’y croient pas. Je ne sais pas. J’ai vu aussi La isla minima qui se passe juste après la chute de Franco et qui raconte une histoire un peu moite, assez classique où de vieux flics se font remplacer par de jeunes flics.

 

Avez-vous de nouveaux projets de séries ?

On a un projet manifestement trop noir pour aujourd’hui, à en croire les chaînes qui nous la refusent. On l’a coécrite avec une scénariste qui a bossé sur Les petits meurtres d’Agatha Christie. Les chaînes veulent du plus gnangnan, genre Candice Renoir.

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