Un certain nombre de soutiens de Reconquête parlent d’un « vote caché » pour Éric Zemmour. Pourquoi ?
C’est un réflexe assez naturel pour une équipe de campagne qui doit drainer un vote venu de courants proches, qui doit incarner une forme de vote utile. Puisqu’Éric Zemmour a des vues sur l’électorat de Marine Le Pen et de Valérie Pécresse, il a besoin de sondages favorables afin d’être le vote le plus efficace pour peser face à Emmanuel Macron et faire la réunion des droites. Voilà la raison pour laquelle son équipe a insisté sur la dynamique sondagière durant six mois.
À partir du moment où cette dynamique n’existe plus dans les sondages, où même on peut voir une baisse jusqu’à 10%, l’argument du vote caché est un recours pour essayer de convaincre les uns et les autres que ce vote demeure toujours le plus efficace. C’est un réflexe naturel, et même habituel dans les élections. Il faut rappeler qu’en 2017, l’équipe de François Fillon en parlait. L’équipe de Nicolas Sarkozy, lors de la primaire de la droite et du centre en 2016, parlait également d’un vote caché. L’équipe de Jean-Luc Mélenchon qui, lui aussi, voulait incarner une forme d’union des gauches lors des européennes de 2019 mais confronté à de mauvais résultats dans les sondages, avait mis en cause leur efficacité et avait parlé d’une forme de vote caché sans le mot. Dans tous ces cas, le vote caché ne s’est pas retrouvé dans les urnes.
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Pourtant, ces votes cachés ont déjà existé. Par exemple, celui pour Jean-Marie Le Pen en 2002.
Cet exemple est très intéressant. Il avait effectivement été sous-estimé dans les sondages de 2002. Personne ne l’avait vu au second tour, alors qu’il y est allé. Il faut cependant souligner que l’écart n’était que de quelques points : il était donné au plus haut à 14%, soit 3 points en-dessous de son score réel. Il ne s’agissait que d’un million de voix. Il faut souligner à propos de Jean-Marie Le Pen qu’il avait été sous-estimé en 2002, mais surestimé d’au moins deux points en 2007. Il y a effectivement parfois des erreurs dans les sondages.
En parallèle, on voit passer des graphiques montrant que les sondages ont souvent surestimé Marine Le Pen ces dernières années, notamment lors des dernières élections régionales. Qu’en est-il ?
C’est faux, en ce qui concerne la candidate. Les sondages réalisés lors de la présidentielle de 2017 avaient parfaitement évalué le score de Marine Le Pen. De manière générale, les sondages de cette année avaient très bien anticipé les résultats au regard de l’écart entre les quatre premiers candidats. Ceux-ci avaient été estimés à leur juste place par tous les instituts de sondage. De la même manière, le score de la liste Bardella avait correctement été estimé lors des européennes de 2019.
Ce qui est vrai, c’est que lors des élections régionales de 2021, marquées par une abstention de 67%, les sondages s’étaient trompés. Sociologiquement, l’électorat RN aune propension plus forte à l’abstention. Avec une abstention record, l’erreur avait été énorme. Au fond, comme souvent dans un raisonnement erroné, il y a un fond de vérité, mais le tableau qui circule essaie de créer une règle absolue à partir d’un exemple isolé. La différence majeure est qu’aux régionales, il y avait une abstention massive alors qu’aujourd’hui, on imagine mal voir plus de 30% d’abstention.
« Sociologiquement, l’électorat RN a une propension plus forte à l’abstention ».
Jérôme Sainte-Marie
Rares sont les sondages qui publient des résultats sur l’abstention. Peut-on concevoir une abstention massive cette année ?
L’élection présidentielle est une élection où l’on vote beaucoup. Le maximum d’abstention lors du premier tour fut de 28% en 2002, et pour le second tour le record date de 1969, pour une compétition finale sans aucun candidat de gauche. Même dans des circonstances aussi particulières que celles-ci, on n’était qu’à 31%. Lors de la dernière élection, il y avait eu 22% d’abstention au premier tour.
Certes, ces derniers temps ont été troublés : il y a eu le Covid, une abstention massive aux municipales et aux régionales, les Gilets jaunes, etc. Y aura-t-il un surcroît d’abstention lors de cette présidentielle ? C’est probable. Ira-t-on jusqu’à 30% ?Ça paraît douteux. Si ce n’est pas le cas, les sondages sont assez précis. L’incertitude se trouve donc sur la participation. Quelles peuvent en être les conséquences politiquement ?Généralement, ce sont les candidats qui s’appuient sur les catégories populaires, les plus jeunes et les moins intégrés socialement qui en font les frais.
On pense donc principalement à Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ?
Oui, mais il y a un facteur contraire : ce sont des électorats très marqués idéologiquement, très en colère et qui se saisissent de l’élection présidentielle pour s’exprimer. Il y a donc une forme de compensation.
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L’incertitude se réduit lorsque l’on sait que dans les sondages qui sont réalisés actuellement, ne sont retenus pour les intentions de vote que les gens se disant certains d’aller voter. C’est là qu’est la limite du raisonnement de ceux qui croient à un vote caché: la sélection des répondants est très stricte. On demande aux gens de noter leur résolution d’aller voter sur un axe de 1 à 10 et on ne retient que ceux qui ont répondu 8/9/10, ou même parfois seulement 10. Il y a un écrémage très important. Si toutes les opinions étaient comptabilisées, le raisonnement se tiendrait, mais nous ne retenons que les notes très élevées. C’est pour cela que cet effet de décalage entre intention de vote et vote réel, lié à l’abstention, devrait être très limité. Les instituts de sondage qui ne sélectionnent que la note 10 ont ainsi tendance à obtenir des résultats d’intentions plus serrés entre les votes Le Pen et Zemmour. Dans tous les cas, cependant, cet écart est aujourd’hui considérable.
Les sondages ne sont-ils pas devenus une prophétie auto-réalisatrice avec leur généralisation au jour le jour ?
Oui en partie, dans le sens où il y a forcément un emploi opportuniste des sondages par les candidats qui, lorsqu’ils sont en dynamique dans les sondages, insistent beaucoup là-dessus pour attirer l’attention des médias et susciter le vote utile. Ce facteur est particulièrement important lorsqu’il y a des candidats avec des programmes très proches, ce qui est manifestement le cas entre Marine Le Pen et Éric Zemmour ou Fabien Roussel et Jean-Luc Mélenchon. C’est d’ailleurs pour cette raison que Jean-Luc Mélenchon, davantage qu’Éric Zemmour, prête une attention énorme aux sondages. Ils les interprètent différemment selon les jours. Les sondages jouent donc un rôle et ils sont maniés par les équipes de façon tout à fait consciente en dévalorisant les sondages défavorables, ou au contraire en les valorisant quand ils sont arrangeants.
« Les sondages jouent donc un rôle et ils sont maniés par les équipes de façon tout à fait consciente en dévalorisant les sondages défavorables, ou au contraire en les valorisant quand ils sont arrangeants »
Jérôme Sainte-Marie
Il faut cependant nuancer cela par quelque chose de très simple : il y a des variations, les courbes se croisent. On a bien vu qu’Éric Zemmour avait rejoint ou dépassé Marine Le Pen à l’automne dernier, puis on avait observé un nouveau rapprochement avant la crise ukrainienne et depuis, leurs courbes s’écartent. Ces variations sont indépendantes de l’effet des sondages. Si les sondages étaient une prophétie auto-réalisatrice, Édouard Balladur aurait été président de la République en 1995 et les Français auraient voté « Oui » au référendum de 2005. Les sondages font la campagne, mais ne font pas l’élection.





