En décembre dernier, L’Incorrect faisait sa Une sur Éric Zemmour : grand entretien, enquête et analyse. Après une grande majorité de papiers, avouons-le plus que favorables à son endroit, le dossier en surprit plus d’un et en blessa même quelques-uns. La politique exacerbe tout, une campagne présidentielle encore plus, la moindre ponctuation se révèle tranchante comme une lame de rasoir, un bon mot est vécu comme un coup de poignard dans le dos. L’Incorrect a son ton, son style, ne mégote pas sur les virgules. Il nous arrive même, par instants, d’user de quelques facilités, qu’on ne nous reproche jamais lorsqu’elles concernent la gauche, ni même lorsqu’elles touchent Valérie Pécresse ou Marine Le Pen. Les messages tombèrent comme des flèches anglaises à Crécy, de remerciements, d’insultes, de félicitations ou d’incompréhension. Un ami me confia sa désapprobation, non sur le fond, mais sur la forme ; d’autres m’expliquèrent qu’on ne pouvait pas tirer ainsi contre son camp. Ce qui était accepté (et même réclamé) pour les autres ne l’était pas pour Éric Zemmour.
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Au nom des combats passés et des amitiés, Éric Zemmour mériterait-il un traitement de faveur? Non, mais des mots moins durs, probablement. La première règle du journaliste est de savoir penser contre soi-même, peut-être encore plus quand le « terrain » tire la tronche. Il observe, recueille, recoupe, et surtout voit ce qu’il voit, ce qui est le plus difficile. Or ce que nous voyions alors, comme les comptes-rendus de ses déplacements que nous recevions de province, n’augurait rien de bon. On ne parle pas de son projet politique, mais de la façon dont était conduite son entreprise de conquête du pouvoir. Si Éric Zemmour, qui était monté jusqu’à 17-18 % dans les sondages, était retombé à 12-13 %, ce n’était pas uniquement dû aux tirs de barrage de ses opposants. La politique est un métier et les dysfonctionnements étaient nombreux. Mais qui l’imaginait propulsé si haut et surtout si vite ?
Un métier s’apprend et Zemmour apprend vite. Lorsque Blanche Sanlehenne a écrit son article, il correspondait à la fois à la réalité et à la perception qu’en avaient tous ceux qui observaient sa campagne au plus près. Lorsque notre numéro est parti à l’imprimerie aussi. Lorsqu’il en est revenu pour être mis sous le regard incrédule de nos lecteurs, il ne s’était écoulé qu’une dizaine de jours mais il y avait eu Villepinte. La mue du candidat Zemmour était faite. Outre la talentueuse Sarah Knafo, il avait recruté la très professionnelle Isabelle Muller pour sa communication et Thibaud Monnier, fondateur de l’ISSEP et intime de Marion Maréchal (cf. interview) pour piloter les fédérations. Entre les victoires toujours trop douteuses et une réussite fulgurante qui déjoue tous les pronostics, peut-être aurions-nous dû penser encore davantage contre nous-mêmes.
Le projet d’Éric Zemmour, c’est le portfolio de toutes les Unes de L’Incorrect
Il faut bien le dire : « le Z » joue une partition qu’on n’imaginait guère lorsque L’Incorrect a été conçu il y a bientôt cinq ans, un soir de raclée de la droite française. L’union des droites que nous appelons de nos vœux, il la concrétise, même si la réalité politique lui joue encore quelques tours : les LR se font attendre alors que Valérie Pécresse réussit l’exploit d’être encore moins crédible que Marion Cotillard dans Batman, et Marine Le Pen, après un semblant de virage droitier, tient encore sa base alors qu’elle a renoué avec ses réflexions douteuses (« communautarisme catholique », pas de lien entre islam et islamisme, etc.). Les grands partis ne s’écroulent pas en un jour.
Zemmour disrupte. Fidèle à lui-même, il ne s’excuse jamais même quand il a tort, sort le bazooka quand on l’attaque à la machette, mais surtout ne fait aucune concession à cette caste médiatique, capable de débrancher un candidat trop fébrile, qu’il ne connaît que trop bien. Quel est le dernier candidat dit de droite à l’avoir fait ? Nicolas Sarkozy, en 2007, n’avait fait que faire semblant le temps de se faire élire et de nommer Bernard Kouchner ministre.
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Les anathèmes et les accusations de phobies en tout genre, Zemmour s’en tamponne. Reçu comme un accusé sur France Inter par le tandem Demorand/Salamé, il leur annonce droit dans les yeux leur probable licenciement s’il devient chef de l’État. On lui chuchote d’éviter le sociétal, l’os à ronger que la droite laisse habituellement à la gauche, il promet de revenir sur la PMA dite « pour toutes » et de fermer les portes de l’Éducation nationale au lobby LGBT. Sur l’économie, il promet de l’air aux entreprises mais refuse de considérer les aides sociales comme une ligne à supprimer sur un tableau Excel ; sauf pour l’immigré. On appelle ça la préférence nationale. Sur l’islam, le polémiste a aussi endossé l’habit du politique, acceptant de rappeler une évidence : l’idéologie est une chose, la personne en est une autre. Enfin, sur l’immigration, on connaissait son programme avant qu’il ne décide de plonger dans cette présidentielle : rentrez bien et pas merci d’être venus. Au final, le projet d’Éric Zemmour, c’est le portfolio de toutes les Unes de L’Incorrect – même si on n’a pas le droit de le dire.
Alors, on peut critiquer les insuffisances de sa campagne et de son parti, se quereller au sujet du traître Peltier et du clown Collard, trouver l’homme trop sûr de lui (quoique fort sympathique), mais comme me le faisait remarquer une consœur : « Jeanne d’Arc s’est bien rangée derrière cet indécis de Charles VII ».





