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Laure Mandeville : « Nous avons assisté à un désastre de la pensée stratégique occidentale » (2/2)

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Publié le

25 mars 2022

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Laure Mandeville est grand reporter au Figaro. De 1989 à 2008, elle a couvert l’actualité de la Russie, du Caucase et de l’Europe de l’Est pour le journal. Autrice de plusieurs ouvrages consacrés à a Russie et à sa géopolitique, elle a notamment écrit La Reconquête russe, ouvrage qui s’est avéré visionnaire. Entretien 2/2.
poutine macron

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La société russe est-elle si favorable à Poutine qu’on le dit parfois ? Les oppositions officielles (communistes, LDPR de Jirinovski) sont-elles des oppositions contrôlées ?

Il y a deux questions en une ici. Sur la situation de la société russe, le tableau est complexe et malaisé à embrasser car on est dans un système dictatorial où les sondages sont par définition biaisés. Qui irait dire qu’il est contre Poutine ou contre la guerre aujourd’hui en Russie ? Très peu de gens ! Les sondages dits indépendants montrent toutefois qu’une proportion importante de la population soutient la guerre, et c’est, je crois, dû à une sorte de maladie collective russe, née à la fois du substrat orthodoxo-impérial dont nous avons parlé, mais aussi de tous les traumatismes du dernier siècle. La terreur, le mensonge, le traumatisme de l’effondrement à la fois du tsarisme puis du communisme, toutes ces catastrophes successives qui ont littéralement rendu la société « malade » et hantée par la peur. La propagande des 22 dernières années a également joué un rôle terrible pour malaxer les esprits. Beaucoup de Russes vivent dans un monde alternatif, comme Poutine, et croient vraiment que des nazis dominent l’Ukraine et la terrorisent. C’est orwellien. Le blanc est noir, le noir blanc, la vérité est le mensonge et vice versa. Un pourcentage non négligeable de la population a toutefois résisté à ce rouleau compresseur et est resté très informé grâce à internet (et quelques médias d’opposition récemment fermés).

Mais comment vont évoluer désormais les choses ? On peut craindre une répression croissante. C’est en tout cas ce qu’a annoncé Poutine en désignant « les nationaux traîtres », formule qui rappelle l’époque du stalinisme. Les élites libérales ont d’ailleurs fui en masse. Plus de 200000 russes auraient quitté la Russie en un mois. Quant aux partis dont vous parlez, ils sont totalement assujettis. Le LDPR avait été créé par le KGB dans les années 80. Pendant des années il était un peu un repoussoir destiné à dire tout haut ce qu’on n’osait encore penser, mais ses idées ultra nationalistes, sont maintenant mainstream…Quant aux communistes, ils ont été apprivoisés par le régime, alors qu’à la fin des années 90, c’était l’unique force d’opposition qui subsistait, alors que les libéraux avaient été boutés hors du spectre..

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Diriez-vous que nous avons collectivement minoré le danger qui pesait sur l’Ukraine depuis la première révolution orange et plus encore ces dernières années ? Jake Sullivan, conseiller américain à la sécurité nationale, affirmait en décembre 2021 que « si Vladimir Poutine veut que le futur Nord Stream 2 transporte du gaz, il ne prendra peut-être pas le risque d’envahir l’Ukraine ».

Nous avons assisté à un désastre de la pensée stratégique occidentale, qui malgré, tous les clignotants au rouge et les nombreux écrits des spécialistes, ont continué à croire à une modernisation russe qui mènerait à la démocratisation. Ils ont aussi tablé – souvenons-nous d’Obama – sur la faiblesse économique russe pour penser qu’elle ne représentait aucun danger. C’était une erreur majeure. Ils ont constamment sous-réagi aux actes de guerre russes, et notamment en 2014 au moment de l’annexion de la Crimée et de la guerre du Donbass. Jake Sullivan est le représentant typique d’une génération d’occidentaux qui pensent que leur rationalité est celle du reste du monde. Or ce n’est pas le cas. Comme c’est le cas pour les islamistes, le ressentiment anti-occidental, le mépris de ce que nous représentons, sont un puissant ressort d’action pour Poutine et les siens. Surtout, pour eux, le recours à la force est un élément central de la politique, alors que nous nous sommes persuadés depuis 1989 que la négociation pouvait tout régler !

Concernant la révolution orange, que j’ai couverte sur le terrain et dans le détail, tous les éléments du drame actuel y étaient déjà présents. Vladimir Poutine n’a jamais compris l’Ukraine, qu’il n’a jamais prise au sérieux. Pour lui, elle n’existe pas. Ce n’est qu’un territoire à conquérir et soumettre. Son comportement en 2004 révélait déjà son aveuglement puisqu’il avait pensé que son déplacement à Kiev pour soutenir le candidat pro-russe Viktor Ianoukovitch et sa « conversation » avec le peuple ukrainien pendant une heure et demie à la télévision nationale suffiraient à faire basculer le vote dans le camp de son protégé. Il s’est totalement trompé. Mais au lieu d’ouvrir les yeux à la réalité politique de la nation ukrainienne, il en a déduit que l’Occident avait tramé la révolution orange. Il a ressorti du placard de son cerveau et de l’inconscient russe tous les thèmes bien connus : celui d’un complot occidental, d’une cinquième colonne. C’est en ces termes qu’il pense d’ailleurs l’effondrement de l’URSS qui n’est pas pour lui, un effondrement dû à l’impasse du système, mais un démontage ourdi à Washington.

« Vladimir Poutine n’a jamais compris l’Ukraine, qu’il n’a jamais prise au sérieux »

Laure Mandeville

Quels sont les buts de guerre de long terme de Vladimir Poutine ? Peut-il aller plus loin ?

Vladimir Poutine a un but clair : faire capituler l’Ukraine. Et une fois cet objectif réalisé, déstabiliser l’Occident pour établir sa domination sur l’Europe, la détacher « des Anglo-saxons », tel était le plan (un article de RIA Novosti publié par inadvertance l’a bien montré). Mais la déroute militaire qu’il subit, l’enlisement de ses troupes face à une extraordinaire résistance ukrainienne, révèlent un dérèglement tactique total. On a le sentiment d’une véritable panique, car tout avait été planifié pour que le pays tombe en trois jours et que la population accueille les envahisseurs en « libérateurs ». C’est très inquiétant, car vu le monde parallèle et complotiste dans lequel opère Vladimir Poutine, et vu surtout qu’une défaite en Ukraine sonnerait le glas de son régime, cette impasse tactique pourrait déboucher sur des actions jusqu’au-boutistes, comme l’utilisation de l’arme nucléaire tactique ou d’armes chimiques. Ces jours-ci, on a le sentiment, en écoutant ce pouvoir russe et ses propagandistes télévisuels, d’une machine folle en voie de fascisation, qui se raidit et agit à l’avenant.Sans freins aucuns. C’est vertigineux.

Une révolution de Palais de la nomenklatura russe est-elle une possibilité sérieuse ?

Certains sources, comme le spécialiste de la Russie Christo Grozev de l’agence Bellingcat qui a des informateurs à l’intérieur des structures, affirment que des manœuvres sont en cours dans le cercle du pouvoir…Mais c’est très difficile à prévoir. Car le verrouillage total du système opéré par Poutine ces dernières année fait que les hommes qui l’entourent sont des personnages falots et soumis, et non une véritable élite. En même temps, cet entourage acceptera-t-il de sombrer avec Poutine ? Pas sûr. Une révolution de palais n’est donc pas à exclure, même si elle est impossible à prédire avec certitude.

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Que faudra-t-il pour normaliser nos relations avec la Russie ? Le pourra-t-on dans un futur proche ?

Il faudra la fin de ce régime criminel pour pouvoir espérer mettre fin à la guerre de 100 ans de la Russie avec l’Europe et construire un système de sécurité ensemble. Pour l’instant, nous sommes confrontés à un régime fascisant extrêmement dangereux qu’on ne peut qu’isoler. La défaite totale de ce régime impliquera un processus de déstalinisation et de dépoutinisation des esprits et de la politique. Il faudra un repentir, et donc un procès du communisme et du poutinisme. Comment le réaliser ? Tous les Russes qui ont un tant soit peu de jugement, savent que sortir du totalitarisme communiste sera une tâche immense, et extrêmement difficile. Comment pourrons-nous aider ? C’est une vraie question mais nous ferions bien de rechercher des réponses ! Il est intéressant de noter que la guerre pourrait en tout cas faire émerger une configuration géopolitique inédite, si l’Ukraine sort gagnante de cette effroyable épreuve. D’abord, parce que si la Russie doit renoncer à l’Ukraine, elle cessera d’être un empire, comme le notait déjà Zbigniew Brzezinski. Avoir à ses portes un pays slave, très semblable à elle (la névrose impériale en moins), qui deviendra une vraie démocratie vibrante, pourrait aider la Russie à changer à son tour. C’est ce que dit le philosophe ukrainien Constantin Sigov: il faut défendre l’Ukraine, puis il faudra libérer la Russie du poutinisme, en en faisant le procès en même temps que celui du stalinisme. Pour éviter les rechutes et sortir en fin de la tragédie de 1917. Car tant que cette tâche n’aura pas été accomplie, ni Paris ni Kiev, ni le peuple russe, ne seront en sécurité.

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