Skip to content

Laure Mandeville : « Nous avons assisté à un désastre de la pensée stratégique occidentale » (1/2)

Laure Mandeville est grand reporter au Figaro. De 1989 à 2008, elle a couvert l'actualité de la Russie, du Caucase et de l'Europe de l'Est pour le journal. Autrice de plusieurs ouvrages consacrés à la Russie et à sa géopolitique, elle a notamment écrit La Reconquête russe, ouvrage qui s'est avéré visionnaire. Entretien 1/2.

Partage

© DR

Lire aussi : Laure Mandeville : « Nous avons assisté à un désastre de la pensée stratégique occidentale » (2/2)

Vous suivez depuis longtemps la Russie de Poutine. Nombre d’observateurs français divergent lorsqu'ils s'aventurent à esquisser un portrait du maître du Kremlin. Ainsi, Hubert Védrine ou Emmanuel Macron ont pu dire de lui qu’il avait « changé ». Pensez-vous que la guerre d’Ukraine soit le témoignage de l’apparition d’un Vladimir Poutine différent ou la révélation d’un déni occidental devant la vraie nature de ce régime ?

Je pense que Vladimir Poutine et son régime mettent aujourd’hui à nu leur vrai visage. Les masques sont tombés sur les ressorts permanents du personnage et de son pouvoir, sa nature profonde. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu une évolution de Vladimir Poutine au cours du temps. Vingt-deux ans d’un pouvoir sans partage, cela change évidemment les choses, cela laisse des traces ! Prenons d’abord la question de la nature du pouvoir russe actuel et des ressorts de l’action de Poutine. Il ne faut jamais oublier de quelle organisation il est issu. C’est un ancien du KGB, bras armé de l’État totalitaire soviétique dont la culture a toujours été fondée sur la violence, le mensonge, la délation. C’est aussi un homme qui ne fait pas partie de l’élite de cette organisation mais de ses seconds couteaux, comme en ont témoigné certains de ses anciens camarades de promotion. Poutine n’avait pas été sélectionné pour rejoindre l’élite du renseignement extérieur malgré ses tentatives. Ce personnage de milieu très modeste, qui a grandi dans la rue de Léningrad – il a lui-même parlé de sa jeunesse comme celle «d’une petite frappe » dans ses mémoires – a d’abord été dans la police politique et le contre-espionnage avant d’obtenir un poste subalterne à Dresde dans les années 80, où il était directeur de la maison de l’amitié soviéto-allemande. Cela a aussi laissé des traces profondes sur sa mentalité.

Mais son monde, celui d’une URSS puissante, supposément invincible, bascule en 1989, quand le mur s’effondre sous ses yeux, et qu’il voit le peuple est-allemand prendre d’assaut l’immeuble de la Stasi locale, puis débouler dans le jardin de la représentation du KGB à Dresde. Il doit sortir pour les affronter et prétendre être un « traducteur » pour s’en tirer et les faire partir. Quand il repart dans la débâcle du retrait soviétique d’Europe de l’Est en février 1990, il est dans le camp des vaincus, et emporte avec lui un gigantesque ressentiment sur l’Histoire, un désir de revanche enfoui, qui 33 ans plus tard, entre aujourd’hui en résonance avec celui de millions de Russes à propos de l’Ukraine. Comme un effet boomerang collectif. Dans l’intermède, Poutine évolue dans la jungle d’une URSS qui s’effondre, mais où il apprend à se rattraper aux branches en s’intégrant aux équipes du réformateur démocrate Anatoli Sobtchak, dont il devient l’un des principaux collaborateurs. Il n’y apprend pas vraiment l’État de droit !

Lire aussi : Volodymyr Yermolenko : « Je crois dur comme fer en la pérennité de la nation ukrainienne »

Comme l’ont montré plusieurs experts du sujet – et notamment les russologues Fiona Hill et Karen Dawisha – s’il reste dans l’ombre, il devient un personnage absolument clé du dispositif local, dans les relations obscures et sulfureuses qui se nouent entre la mairie et un business russe totalement connecté au crime organisé, dans un Saint-Pétersbourg considéré à l’époque comme la ville la plus criminelle de Russie. Derrière la façade très présentable que projette le brillant Anatoli Sobtchak, l’histoire économique et politique de cette période à Saint-Pétersbourg, est semée de cadavres et de drames qu’on ignore largement en Occident. La culture de la violence y est omniprésente. C’est là que Poutine noue des liens avec une série d’anciens du KGB devenus hommes d’affaires et qu’il fera venir à Moscou pour gouverner à ses côtés. Quand Poutine est projeté au sommet du pouvoir en 1999-2000, un peu par hasard, il représente l’homme d’une sorte de pacte faustien entre le clan Eltsine des libéraux occidentalistes (ou de ce qu’il en reste en 1999, car le vieux président s’était en réalité peu à peu laissé manger par les oligarques et les forces de l’ancien système) et le clan des Services. [...]

La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter

Partage

En Kiosque
Rejoignez-nous

Newsletter

Pin It on Pinterest