Dans un pays où l’héritage catholique, la place de l’islam, le retour de l’antisémitisme et la définition de la laïcité font chaque jour débat avec passion, de temps à autre sous une forme intelligente mais la plupart du temps avec une certaine violence, interroger les vues du président de la République sur la question religieuse est appréciable. François Hollande était imperméable à toute approche transcendante, Nicolas Sarkozy, parfois déroutant mais capable à l’occasion d’écouter les bons conseils de Patrick Buisson, avait relevé le défi, aux éditions du Cerf déjà, avec La République, les Religions, l’Espérance (2004).
Avec Emmanuel Macron, nous sommes sur un tout autre registre, comme le montre le livre sobre et factuel que publie le journaliste de l’hebdomadaire Famille chrétienne Samuel Pruvot sur la base des deux entretiens qu’il a menés en tête-à-tête avec l’actuel chef de l’État, les 21 décembre 2017 et 20 décembre 2021. D’entrée, Emmanuel Macron précise que chez ses parents, on tirait « gloire de n’avoir aucun rapport avec la religion ». C’est dit-il, sa scolarisation chez les Jésuites d’Amiens et sa lecture d’auteurs « catholiques » comme Gide (qui au passage était protestant), Bernanos et Claudel qui le poussèrent à demander le baptême, « mélange d’un sentiment intime, métaphysique, avec le contact avec d’autres jeunes gens engagés dans la même démarche ».
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Attiré par le protestantisme
Ce flirt avec le catholicisme durera peu et l’on connaît ensuite le récit, un peu enjolivé, de ses rapports intellectuels avec le philosophe protestant Paul Ricœur (1913-2005). De ce dernier, il semble avoir retenu l’idée de la nécessité d’élaborer un nouvel universalisme s’appuyant sur une pluralité de traditions et d’en tirer une idéologie pour notre temps, elle-même déconstruite dans le rapport au texte. Avouons que c’est un peu nébuleux. Relevons aussi ce goût assumé pour le protestantisme : « J’ai toujours beaucoup aimé les protestants car ils ont un rapport à l’herméneutique plus développé. Il n’y a pas chez eux de hiérarchie ». Pour lui, en écartant les corps intermédiaires (le clergé catholique), le protestantisme forge un rapport intellectuel au religieux.
Et l’islam dans tout cela ? Voilà ce qu’il en disait en décembre 2017 : « Cette religion traverse aujourd’hui une crise. Car l’islam traverse aujourd’hui sa phase d’inquisition ». Il privilégie comme tant d’autres une approche historique à une approche sociologique. Et en 2021, ce qu’il oppose à la stratégie mortifère de l’islamisme, c’est bien entendu « l’islam des Lumières ». Il l’appelle de ses vœux en oubliant que les Lumières, surgies de la laïcité inventée par le christianisme, se sont construites contre les religions avant d’engendrer malgré elles les totalitarismes du XXe siècle – au sens de cette « ombre des Lumières » qu’évoquait le regretté George Steiner.
« J’ai toujours beaucoup aimé les protestants car ils ont un rapport à l’herméneutique plus développé. Il n’y a pas chez eux de hiérarchie »
Emmanuel Macron
Partisan d’une laïcité apaisée (« Je n’ai jamais conçu la laïcité comme un principe antireligieux »), Emmanuel Macron considère le christianisme comme la marque du passé de la France en relativisant son empreinte contemporaine, puisque désormais le catholicisme serait, à l’instar de l’islam ou du judaïsme, une religion comme une autre, composante de la société, simple actrice d’un dialogue avec la République. En cela, il est bien un président de la sortie de la religion au sens où l’entend Marcel Gauchet, alors que ce dernier nous met en garde sur le fait que les musulmans français, eux, non pas vécu ce phénomène aboutissant à la loi de 1905. Ce décalage va agrandir la faille.

Éd. du Cerf, 152 p., 18€





