Comme beaucoup d’autres lobbys modernes conspirant « contre toute espèce de vie intérieure » (Bernanos), l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) lutte en fait pour un objectif exactement contraire. La « mort heureuse », telle qu’elle est pensée et défendue par cette association, c’est une mort avec le moins de souffrances, une mort privée de calvaire, une mort sans agonie. Qu’on puisse souhaiter souffrir le moins possible, rien n’est plus compréhensible, cependant fuir la souffrance à tout prix, voilà ce qui ne saurait être considéré comme digne : c’est lâche et vil.
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Viktor Frankl, psychiatre rescapé d’Auschwitz, expliquait que même dans la pire des situations, l’homme a le choix de vivre l’inéluctable avec dignité ou bien avec bassesse : il appelait cela manifester des « valeurs d’attitude » ; on peut toujours introduire un espace entre ce dont on pâtit et soi-même, et avec la pointe de son esprit, on peut toujours défier ce qui nous tourmente. L’attitude devant le « Grand capitaine » de Baudelaire, la façon d’appareiller, sa manière de mourir est la dernière occasion de montrer le fond de son âme, voire de la purifier. Si le bon larron avait été sous sédatifs, aurait-il pu se convertir in extremis ?
Que vaut une mort inconsciente, comme par exemple la mort de Fernandel, à qui sa femme a caché jusqu’au dernier moment qu’il souffrait d’un cancer des poumons inguérissable ? Avec les meilleures intentions, ne l’a-t-elle pas privé de la gloire de son dernier combat ? Mourir sans pouvoir « consentir à sa mort » (Illich, La perte des sens, p. 113) n’est-ce pas mal mourir ? Comme dans les délires anti-spécistes, la lutte pour la légalisation de l’euthanasie fait fond sur un manque de réponse à la question du sens de la souffrance. À défaut de raison claire qu’on aurait à affronter dignement des souffrances inévitables, on prend les supplications des pleutres pour des appels à la dignité, et tout en ressort falsifié.
La modernité a compliqué cette situation morale simple avec la médicalisation outrancière des existences et l’acharnement thérapeutique
Cependant, la modernité a compliqué cette situation morale simple avec la médicalisation outrancière des existences et l’acharnement thérapeutique, si bien qu’aujourd’hui « presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies » (Molière). Dans ce cadre, lutter pour une « mort digne » pourrait avoir ce sens libérateur : tenter d’éliminer non pas la souffrance inéluctable de la mort, mais les nouvelles souffrances dérivées de la lutte absurde contre la mort implacable.
Ainsi, la lutte pour l’euthanasie pourrait être un combat pour avoir le droit de mourir comme jadis, c’est-à-dire comme avant l’essor du complexe pharmaco-hospitalier. Mourir par exemple comme Guillaume le Maréchal, le meilleur chevalier du monde, en mettant « son ultime effort à se délester afin de s’élever plus vite et plus haut » (G. Duby, Fayard, 1984), non pas en évitant de souffrir. Cela pourrait être une révolte contre la récente transformation êtres vivants, dont l’âme est unie au corps, en système immunitaires pris en charge par des « services de santé ». La mort heureuse, n’est-ce pas la mort que l’on peut regarder en face sans le secours misérable d’une drogue quelconque ? Mais pour avoir droit à une telle mort, ne faudrait-il pas commencer à vivre de la même manière ?





