Skip to content

Tugdual Derville : « C’est un bras de fer anthropologique qui s’engage »

Par

Publié le

25 avril 2022

Partage

Refusant tout défaitisme, Tugdual Derville, le porte-parole d’Alliance Vita, lutte activement contre la légalisation de l’euthanasie, qui mènerait à l’auto-exclusion des plus vulnérables. Entretien.
Tugdual Derville

Après le mariage pour tous, la PMA pour femmes seules et lesbiennes, l’extension des délais d’IVG, c’est l’euthanasie qui se profile dans le calendrier législatif. Comment stopper ou du moins freiner l’offensive sur la vie ?

Ces offensives sont à distinguer même si elles relèvent d’une même logique de déconstruction des repères anthropologiques. Oui, la légalisation de l’euthanasie menace, mais aussi l’euthanasie « masquée », c’est-à-dire dissimulée. Vous me demandez comment « freiner »  : se contenter de donner un coup de frein à des évolutions vues comme inéluctables n’est pas motivant ! Mieux vaut repartir d’un regard ajusté sur l’état de notre société, afin d’analyser les causes profondes des régressions du droit à la vie, du respect de la dignité humaine, et des repères favorisant la famille durable, écosystème qui offre à l’être humain les meilleures chances de protection. 

Il faut aussi reconnaitre les progrès indéniables de la protection de la vie humaine dans de nombreux domaines : respect accru des enfants, lutte contre la violence routière, l’alcoolisation du fœtus, les abus sexuels, etc. Se garder d’une vision univoque est essentiel, car nous assistons à une sorte de chassé-croisé : d’un côté, de grands progrès en matière de médecine, de prise en compte de la personne ; d’un autre côté, de graves régressions. C’est à partir de ce constat équilibré que nous pouvons construire une culture de vie. Il ne s’agira pas seulement de résister aux mesures législatives délétères que l’on fait passer pour « inéluctables » en les prétendant « humanistes » ; nous devons aussi favoriser les conditions sociales et culturelles pour que nos contemporains conservent le « goût de la vie » jusqu’à son terme naturel. Cela nécessite par exemple de lutter contre « la mort sociale » de millions de personnes âgées isolées, qui vivent dans la précarité affective et ont peu de prix aux yeux d’autrui. Tous contaminés par l’individualisme, nous avons à travailler à une société d’interdépendance, où les personnes fragiles auront toute leur place. C’est le sens de la récente campagne d’Alliance VITA « changeons nos regards pour changer sa vie ».

Lire aussi : Enquête : Jean-Luc Romero-Michel, articulo mortis

Comment résister ? D’abord, en évitant tout défaitisme. L’histoire n’est jamais écrite par avance. Les décourageurs veulent nous faire baisser les bras. Comme je l’explique dans mon livre La Bataille de l’euthanasie, l’on a souvent cru que l’orchestration médiatique des affaires de suicide assisté allait entraîner la légalisation de l’euthanasie. Cela n’a pas été le cas. S’il y a une bataille législative, il faudra la mener avec les moyens mis à la disposition des citoyens et sans s’avouer vaincus.

Au Pays-Bas, une jeune femme de 17 ans souffrant d’un stress post-traumatique aprèsun viol dans son adolescence, a été légalement autorisée à mourir chez elle avec l’assistance d’une clinique de fin de vie. On voit bien que c’est toujours le même mensonge, on parle de « dignité » pour finalement se débarrasser des sujets les plus vulnérables.

Un système de pensée utilitariste tend à nier la valeur des personnes fragilisées par un handicap ou une maladie, même psychique. Il véhicule l’idée que certaines vies ne vaudraient pas ou plus la peine d’être vécues. Je vous rejoins sur le mensonge de la prétendue « dignité perdue ». C’est un argument auquel je répondrai avec les mots du parrain du collectif « Soulager, mais pas tuer », Philippe Pozzo di Borgo, dont l’histoire a inspiré le film Intouchables, d’après son livre [Le Second Souffle, Ndlr] : « Si on commence à éliminer aux deux bouts de la vie, ceux qui sortent de la norme, qui ne sont pas considérées, qu’on croit indignes de vivre, c’est nous-même que nous finissons par rejeter ».

L’histoire n’est jamais écrite par avance. Les décourageurs veulent nous faire baisser les bras.

Nous sommes tous vulnérables, et c’est un bras de fer anthropologique qui s’engage : soit nous affirmons que toute vie humaine est digne, que toute personne reste toujours digne d’être aimée et d’être soignée, soit nous érigeons des « critères d’humanité ». Nous estimons alors qu’il appartient à certains hommes de décréter – soit pour eux-mêmes, soit pour les autres – ce qui rend éligible ou non à la vie… La pression culturelle jouant alors à plein, l’euthanasie se révèle liberticide et totalitaire même quand elle se déguise sous l’argument de « l’ultime liberté ».

Il arrive aussi qu’on utilise l’argument de la « liberté d’arrêter de souffrir », qu’est-ce que vous en pensez ?

Cette dialectique de l’euthanasie piège les Français : ils sont victimes d’un choix truqué entre souffrir et mourir. C’est la figure dialectique de l’alternative qu’une « troisième voie » vient déjouer : accès aux soins palliatifs et pratique d’une médecine raisonnable, qui s’interdit l’acharnement thérapeutique. Nous devons tout faire pour soulager les souffrances physiques et morales. L’accompagnement, solution de vie, s’oppose au meurtre, solution de mort. L’interdit de tuer trace alors la ligne rouge à ne pas franchir. On ne sait jamais ce que les moments ultimes de la vie peuvent nous réserver. Je me souviens d’une pharmacienne dont la fille était en fin de vie. La mère avait promis à sa fille de l’euthanasier, ayant sur elle le « poison » nécessaire. Mais elle n’a pas eu le courage de passer à l’acte. Or, la jeune femme a connu d’extraordinaires jours de rémission, et a remercié sa mère de ne pas l’avoir prise au mot ! Dans l’immense majorité des cas, un soulagement adéquat personnes efface la demande d’euthanasie. 

Lire aussi : Entretien avec l’ASP : « Nous voulons faire sentir à chaque personne qu’elle a de la valeur »

Laisser croire que, face à la souffrance, la mort est la solution de la liberté est une tromperie.L’expression « ultime liberté » est à décrypter : d’abord, peut-on exiger au nom de la liberté, l’annihilation de toute liberté ? Ensuite, personne ne revenant de la mort, peut-on choisir librement ce que l’on ne connaît pas, tout en ignorant le « reste de vie » dont on se prive ? Par ailleurs, quel est le sens d’une liberté, exercée sous la contrainte, la pression d’une souffrance voire de la société ? Enfin, peut-on, au nom de la liberté, exiger que des soignants transgressent leur éthique ? On voit que, loin d’être individuelle, la revendication de l’euthanasie implique la communauté humaine : tout passage à l’acte désespéré risque de contaminer d’autres, qui auront le sentiment d’être de trop. Applaudir le « courage » de ceux qui auront « réussi leur sortie », par l’euthanasie, c’est pousser d’autres vers la même sortie. 

Aujourd’hui en France, l’euthanasie s’invite au centre du débat politique. Certains candidats de gauche comme Christiane Taubira, ou bien Yannick Jadot, en font d’ailleurs des arguments de campagne, parlant de « garantir une fin de vie digne », pensez-vous que ce thème puisse devenir un enjeu de la campagne ?

Notons d’abord une contradiction : ces personnalités disent défendre les personnes fragiles ; elles croient faire avancer l’humanité en instituant un « droit de mourir ». Or, sans s’en rendre compte, elles prônent une forme d’auto-exclusion des plus souffrants ; elles construisent ainsi une culture du rejet des plus faibles.

La « bioéthique » glisse toujours vers davantage de transgression, avec un « effet cliquet » qui dissuade tout « retour en arrière ».

La promotion de ces dérives éthiques obéit par ailleurs à une stratégie politique pernicieuse. On les promeut désormais comme des « marqueurs de gauche », en remplacement des politiques sociales concrètes, comme si les électeurs de gauche pouvaient être ainsi amadoués. Et puis, la « bioéthique » glisse toujours vers davantage de transgression, avec un « effet cliquet » qui dissuade tout « retour en arrière ». Ce piège ne concerne pas seulement les personnalités que vous avez évoquées. En cautionnant l’absurde extension du délai de l’avortement – contre l’avis-même des médecins qui le pratiquent ! – Emmanuel Macron vient d’utiliser le non-respect de la vie comme variable d’ajustement électorale. Il l’a d’ailleurs essentiellement fait pour séduire une petite sphère médiatique, car cette extension n’est en rien une revendication des électeurs de gauche. Ils sont méprisés.

Pour en revenir à l’euthanasie, elle est ultra minoritaire parmi les préoccupations prioritaires des Français. Un effet de loupe laisse croire que c’est le sujet qui va faire basculer les élections. La réalité est bien différente. Quand la fin de vie se profile, les Français sont beaucoup plus attachés qu’on ne le croit – pour eux-mêmes ou pour leurs proches – à une médecine proportionnée. Heureusement, le mouvement des soins palliatifs fait de mieux en mieux connaître son immense travail d’accompagnement, de soulagement et de consolation, cette bienfaisance que pourraient nous envier les générations passées. Il montre, preuve à l’appui, que l’euthanasie et le suicide assisté sont des mauvaises réponses à des questions légitimes qu’il faut savoir traiter avec humanité.

Lire aussi : Le projet de la mort qui tue

Quelle pourrait être l’incidence démographique de la légalisation de l’euthanasie ?

Je n’y crois pas vraiment. Poussées à leur extrême, les atteintes à la vie peuvent certes avoir une incidence démographique comme en Inde ou en Chine. Il manque désormais quarante millions de femmes dans chacun de ces pays, notamment en Chine suite à la politique de l’enfant unique et aux avortements sexo-sélectifs.

En ce qui concerne la fin de vie, le risque est plutôt que les personnes âgées se croient de plus en plus en devoir de mourir en relative bonne santé. Vous mentionniez les Pays-Bas, il y a aussi la Belgique. Dans ces deux pays, des mouvements prétendent qu’une personne âgée, « fatiguée de vivre », devrait avoir accès à ce qu’ils appellent une « fin de vie digne », que j’appellerais de mon côté, particulièrement indigne d’une nation civilisée. Une conception utilitariste, matérialiste et ultra-libérale conduit à l’auto-exclusion des faibles. Certaines personnes pensent déjà que le meilleur cadeau qu’elles puissent faire à la société, c’est de « partir », avant le « naufrage » de la vieillesse. C’est un défi humanitaire essentiel que de montrer aux personnes âgées dépendantes qu’elles ont toute leur place dans la société. Une société d’euthanasie, c’est une société qui se déshumanise.

Une conception utilitariste, matérialiste et ultra-libérale conduit à l’auto-exclusion des faibles.

Vous évoquiez la Belgique qui est l’un des pays les plus permissifs sur l’euthanasie. Sur le site d’Alliance VITA vous indiquez qu’entre 2010 et 2016 le nombre d’euthanasies y a doublé, pensez-vous que cette hausse va se poursuivre ?

Malheureusement oui. C’est une culture qui s’installe. Comme beaucoup d’experts internationaux, y compris belges, nous constatons ce basculement : on est passé du droit à demander l’euthanasie pour les personnes en extrême fin de vie, à un devoir de le demander dans des situations de moins en moins extrêmes. L’euthanasie est désormais légale pour les mineurs et pratiquée sur des personnes qui n’ont pas vraiment de maladie mortelle. Le nombre des euthanasies clandestines (non déclarées) a aussi crû. Les soins palliatifs sont dénaturés, supplantés par l’euthanasie décrite comme « l’ultime soins palliatif ». Selon l’adage « la mauvaise monnaie chasse la bonne », il est plus facile d’euthanasier que de prendre soin d’une personne âgée, car les soins palliatifs demandent plus de temps et plus de technique.

Pensez-vous que l’on puisse voir des « réfugiés sanitaires » fuyant l’euthanasie apparaître ?

La question a en tout cas été évoquée : du côté des Pays-Bas, certaines personnes âgées auraient envisagé de se réfugier dans un pays où leur vie serait protégée. On sait à quel point la levée de l’interdit de tuer peut faire glisser le système de santé vers la toute-puissance des soignants ou des proches. L’euthanasie légale insécurise même ceux des patients qui ont cru bon rédiger – quand ils étaient en bonne santé – des documents favorables à l’euthanasie. De là à dire qu’il y aurait des mouvements de populations, je ne peux l’affirmer.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest