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Rémi Brague : « L’être de l’homme est en-dehors de l’homme »

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Publié le

26 avril 2022

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En réponse à la crise de l’humanisme, le philosophe Rémi Brague publie un essai lumineux qui, contre l’idée d’un homme définit par lui-même, esquisse une anthropologie en forme d’image chrétienne.
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En quoi la crise de l’humanisme a-t-elle brouillé notre conception de l’homme?

Nous prêchions l’humanisme. Ou plutôt, nous accusions les « méchants » de tout poil d’aller contre l’humanisme, voire de défendre un « antihumanisme » théorique, censé justifier des pratiques inhumaines. Ce qu’était l’humain, chacun le savait. Et on prêtait à cet adjectif une valeur positive; ainsi, on parle d’une attitude « humaine » envers les animaux. Mais en fait, on était bien en peine de dire précisément ce que c’est que l’homme. Je retournerais donc votre formule: la crise de l’humanisme est plutôt une conséquence qu’une cause. C’est de s’être rendu compte que notre conception de l’homme était brouillée qui met l’humanisme en crise.

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Au moment de poser une définition de l’homme, vous dites qu’une anthropologie, y compris chrétienne, est proprement impossible. Pour quelles raisons ?

Une anthropologie chrétienne ?  Formule à utiliser avec précautions, pour ne pas dire avec des pincettes. Ce qu’on appelle « anthropologie » est une discipline universitaire reconnue, qui a produit des travaux remarquables. Il y a des anthropologues chrétiens. Ainsi André Leroi-Gourhan (mort en 1986). Il a cité un passage du De la Création de l’homme de saint Grégoire de Nysse (mort en 395) pour résumer sa vision de l’hominisation. Mais le savoir de ce savant, comme d’ailleurs de tout autre, n’a rien de spécifiquement chrétien. Il n’y a pas plus d’« anthropologie chrétienne » qu’il n’y avait de « science juive » — comme le disaient les nazis à propos de la physique d’Einstein. Quant à une anthropologie en général, sans épithète, je suis loin d’être le premier à dire que son projet est d’avance voué à l’échec, à moins qu’il ne s’avoue provisoire. Heidegger tape dessus à bras raccourcis à la fin de son livre sur Kant de 1929. Et dans la célèbre Lettre sur l’humanisme (1946), il récuse la notion même d’humanisme. Parce que l’objet même d’une éventuelle anthropologie est insaisissable. Peut-être aussi parce que l’être de l’homme est en-dehors de l’homme, l’identité humaine étant alors radicalement excentrique.

Humanitarisme et transhumanisme sont-ils les deux faces d’une même pièce: l’homme qui se définit par lui-même?

L’ennui avec le transhumanisme, c’est que les hommes nouveaux qu’il produirait (à supposer que ce soit faisable) seraient fabriqués sur un modèle défini par des hommes non encore augmentés. Ceux-ci réaliseraient ainsi leurs rêves. Or, je ne crois pas que l’on ait tellement l’intention de fabriquer en série des Maximilien Kolbe ou des Mère Teresa. Ce qui sortirait des éprouvettes, selon les rêves de certains, ce seraient plutôt des culturistes ou des Prix Nobel. Parler d’homme « augmenté » devient ainsi très révélateur: il s’agirait simplement d’agrandir certaines capacités humaines.

Là où humanitarisme et transhumanisme se rencontrent, c’est quand les deux se changent en idéologie

L’humanitarisme est autre chose que les actions dites « humanitaires »: épargner les civils dans les guerres, respecter les femmes et les enfants, nourrir les affamés, etc. Il n’y a là, au fond, qu’un autre nom, séculier, pour ce que l’on n’ose plus appeler du nom d’une vertu théologale, « charité » – comme « bienfaisance » au XVIIIe siècle ou « philanthropie » au XIXe . Rien dans ces pratiques qui ne soit tout à fait louable et, comme tout le monde, je donne un peu de mon argent aux associations qui s’en chargent.

On peut remarquer en passant que les promoteurs du transhumanisme ne sont pas toujours humanitaires en ce sens-là. Ainsi, celui qui a forgé le terme est le biologiste anglais Julian Huxley (mort en 1975), qui a fini à la tête de l’Unesco. Il était un fervent partisan de la limitation des naissances, et même de l’eugénisme. Dans mon livre, je cite un autre savant anglais, J. D. Bernal qui, dans une utopie sur les progrès futurs du vivant, observe que, une fois l’humanité scindée en améliorés et laissés pour compte, il faudra bien que les premiers « réduisent le nombre » (sic !) des seconds. Sympathique, non?

Là où humanitarisme et transhumanisme se rencontrent, c’est quand les deux se changent en idéologie, ce qui arrive quand on ajoute le suffixe « isme ». Ils ont en commun l’idée que l’homme, tel que nous le rencontrons, est bien connu. Pour l’humanitarisme, tel qu’il est, il est bon; pour le transhumanisme, il est mauvais. Dans les deux cas, il n’est pas nécessaire de le transformer, de le réformer, de le convertir. Il suffit de le renforcer, par la morale ou par la technique.

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Plutôt qu’un fini conceptuel, vous plaidez pour une anthropologie-provisoire, fondée sur l’image chrétienne de l’homme. Qu’entendez-vous par là ?

Si l’homme est lui-même provisoire, une théorie qui le prend pour objet ne pourra se prétendre définitive. Dans l’original allemand, j’avais attribué à Francis Blanche, de mémoire, la formule selon laquelle le chaînon manquant entre le singe et l’homme n’est autre que… nous-mêmes. Fabrice Hadjadj, qui m’a fait l’honneur de me traduire, a corrigé mon erreur et restitué cette plaisanterie profonde à un autre humoriste, Pierre Dac.

B. F. Skinner, le psychologue de Harvard (mort en 1990) écrivait: « Nous n’avons pas encore vu ce que l’homme peut faire de l’homme ». La formule, chez l’auteur d’Au-delà de la liberté et de la dignité (1971), me fait un peu froid dans le dos, car nous avons déjà très bien vu ce que l’homme peut faire à l’homme. Je dirais quant à moi: nous ne savons pas encore, non pas ce que l’homme peut faire de l’homme, mais ce que Dieu veut faire de l’homme. Si Dieu est bienveillance absolue, don sans retour, il doit vouloir que celles de Ses créatures qui peuvent comprendre ce qu’Il attend d’eux, les hommes en l’occurrence, deviennent capables de participer à Sa vie même. Tel est le message chrétien.

Dans cette perspective, que nous disent Jésus et Adam l’un et l’autre ?

Un peu de prudence s’impose. Dans mon livre, j’ai parlé de ces deux figures telles que les voit saint Paul. Pour lui, le Christ est le « second Adam » qui, lui, n’a pas tout gâché. Adam (« homme » en hébreu) est le type de l’humanité entière, créée intacte, mais depuis paralysée par le péché. Jésus de Nazareth, lui, est un personnage réel de l’histoire, datable et localisable.

Nous ne savons pas encore, non pas ce que l’homme peut faire de l’homme, mais ce que Dieu veut faire de l’homme.

Selon la spiritualité chrétienne, la « descente aux enfers » de Jésus mort, au Samedi Saint, a délivré nos premiers parents. Dans l’art byzantin, les images de la Résurrection représentent Jésus Christ piétinant les portes fracturées de l’enfer, tendant la main à Adam et à Ève, pour les ramener vers Dieu. Dans une homélie du Ve -VIe siècle attribuée à saint Épiphane, le Christ dit à Adam qu’il invite à sortir de l’enfer: « Tu es en moi, et je suis en toi, nous sommes une seule personne indivisible » (PG, 43, 461c). Jésus nous dit que Dieu nous a créés par amour et veut nous sauver; Adam nous dit qu’il nous faut comprendre que nous avons besoin de cet amour et de ce salut.

Après avoir été accusée de nier la nature, quel rôle revient à la métaphysique dans la défense du monde physique ?

Le reproche fait à la métaphysique (et à la morale, métaphysique pour le peuple) de dévaluer la vie vient de Nietzsche, lequel est peut-être, en secret, le penseur le plus influent de notre temps. Selon lui, du fait même que l’on juge la vie à partir d’un autre monde, on la dévalorise. Mais il faut aussi se porter en-dehors de ce qui est pour pouvoir le dire « bon », comme le Créateur au livre de la Genèse. Loin de condamner le monde, la métaphysique le sauve. Elle montre, en dépit des apparences, la profonde « bonté des choses » (Claudel, Cinq Grandes Odes, III).


L’HOMME PASSE L’HOMME

Pour lancer leur nouvelle collection Philanthropos, les éditions Salvator publient un essai tout à fait remarquable de Rémi Brague, traduit de l’allemand par son « disciple » et directeur de la collection Fabrice Hadjadj. C’est que le « déclin de l’humanisme » a entouré l’humain d’un nuage de doutes que l’on aimerait voir dissipés par une définition claire. Vains efforts, rétorque Rémi Brague car en perpétuel cheminement, l’humain ne peut être ramené à une différence spécifique qui expliquerait tout, et le philosophe de substituer à cette quête d’essence une anthropologie provisoire et excentrique, en forme d’image. L’anthropologie se trouve ainsi reversée en une christologie, modèle à imiter et salut en devenir, dont l’auteur tire toute une série de conséquences sur le temps, le transhumanisme, les arts ou la défense du monde physique. Tout bonnement lumineux.

Après l’humanisme. L’image chrétienne de l’homme de Rémi Brague
Salvator, 210 p., 20 €

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