Pourquoi avoir choisi la période de l’entre deux-guerres en Europe pour parler de l’homme augmenté ?
Il y a différentes raisons. La première tient au fait que l’entre-deux-guerres est réputé concentrer les filiations du transhumanisme actuel – le mot transhumaniste étant employé à la veille du second conflit mondial par Jean Coutrot, ingénieur économiste et fondateur du Centre d’étude des problèmes humains, ancêtre de la Fondation pour l’étude des problèmes humains d’Alexis Carrel. En second lieu, l’entre-deux-guerres est la période d’élection des principales figures de l’homme nouveau totalitaire, qu’il s’agisse du fascisme, du nazisme ou du communisme. Une clarification s’imposait afin d’éviter les généalogies trop faciles et de tomber dans une définition trop extensive du transhumanisme et de l’homme augmenté aujourd’hui associés. S’ils ne sont pas sans liens avec l’entre-deux-guerres, ils n’en sont pas de simples avatars.
Pouvons-nous donner une définition minimale de l’homme augmenté ?
« L’homme augmenté » n’est pas une expression usitée durant l’entre-deux-guerres qui goûte bien davantage celle d’« homme nouveau ». L’homme augmenté peut être considéré comme une de ses variantes. Pour ses promoteurs de l’époque, qui se recrutent à l’échelle du continent européen parmi des intellectuels, des scientifiques, des industriels et des dirigeants politiques, « l’augmentation » de l’homme est réputée l’élever au-delà de sa condition « naturelle ». Pour ce faire, différentes techniques sont convoquées afin de modifier les comportements, les corps ou les aspirations humaines, le tout dans le cadre d’une reconfiguration des rapports entre le politique et le technologique. On songe bien sûr à la refonte des structures politiques, économiques, sociales et culturelles mises en œuvre dans les régimes totalitaires, mais aussi à l’eugénique et à la biopolitique, en vogue alors bien au-delà de ces seuls régimes. J’insisterais surtout sur l’importance de la montée en puissance de la rationalisation. Elle ne se réduit pas à l’organisation scientifique du travail symbolisée par le taylorisme et le travail à la chaîne. Pour Jean Coutrot, la rationalisation doit être « universelle » et concerner l’humanité tout entière. Elle est au service de l’avènement d’un « humanisme scientifique » (terme employé aussi par Julian Huxley) et ce à l’heure des débuts du management et du développement de multiples techniques réputées en mesure de résoudre les « problèmes humains ».
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D’un côté semblant vouloir se substituer à Dieu, de l’autre s’incluant dans la nature et son processus évolutionniste, le transhumanisme est paradoxal, voire contradictoire, dans ses motivations. Faut-il alors envisager plusieurs types de transhumanismes ?
Je ne sais pas si le transhumanisme est aussi contradictoire. Certes, il s’inscrit dans des temporalités et des cheminements différents si on songe à l’« ultra-humain » de Teilhard de Chardin ou aux transhumanistes d’aujourd’hui, mais les uns et les autres ont en partage une conviction évolutionniste. Le transhumanisme actuel illustre ces divisions, avec par exemple des courants libertariens qui s’en réclament et des transhumanistes qui s’affichent comme progressistes. L’Association Française Transhumaniste défend un « transhumanisme social, solidaire et progressiste » tandis qu’une « Déclaration technoprogressiste », inspirée du sociologue et bioéthicien américain, James Hughes, auteur en 2014 de l’ouvrage Citizen Cyborg, proclame son ancrage « démocratique ». Le même document souligne l’importance des liens à tisser avec des groupes sociaux bien identités parmi lesquels on compte les syndicats, les mouvements pour l’extension des droits relatifs à la reproduction, défendant une politique moins répressive sur l’usage des drogues, militant pour les droits des handicapés ou encore représentant les minorités sexuelles ou de genre. Les ambitions sont affichées et le technoprogressisme, dont le transhumanisme est porteur, a le vent en poupe si l’on considère le nombre de rapports – et d’instances de financement de recherches – promouvant les technologies émergentes, les NBIC [Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives, Ndlr] ou l’intelligence artificielle, qui ne se confondent pas avec le transhumanisme mais peuvent servir ses desseins. On l’aura compris, les potentialités technologiques et financières du XXIe siècle ont peu à voir avec la situation des pionniers de l’entre-deux-guerres.
« Les mutilations de guerre ont conduit au développement de l’homme “réparé”, réparé par des prothèses dont l’importance et l’ambiguïté n’échappent pas aux contemporains »
Olivier Dard
Où s’arrête l’homme réparé et où commence l’homme augmenté ? L’un et l’autre se confondent-ils ?
Votre question permet d’insister sur l’importance du premier conflit mondial, qui marque en ce domaine comme dans d’autres une rupture fondamentale. Les mutilations de guerre ont conduit au développement de l’homme « réparé », réparé par des prothèses dont l’importance et l’ambiguïté n’échappent pas aux contemporains, notamment aux artistes qui peignent ou photographient ces hommes « réparés » en soulignant l’incapacité de la prothèse à revitaliser celui qui en est appareillé. Pourtant, le mutilé grâce à elle peut affronter moins difficilement les conséquences de son handicap et s’efforcer de retrouver une vie en apparence normale dans l’espace public, à l’instar d’un Jean Coutrot, amputé depuis 1915 et appareillé à la jambe. Mais cette prothèse ne se contente pas de réparer, elle peut aussi augmenter l’homme et permettre, selon l’expression de l’écrivain et plasticien technophile Raoul Hausmann, l’avènement d’une « économie des prothèses ». L’homme « réparé » se retrouverait ainsi « augmenté » et en mesure de travailler plus efficacement sur une chaîne de production. Mais la médecine et la chirurgie de l’entre-deux-guerres vont plus loin dans leur démarche d’augmentation. Serge Voronoff ou Eugen Steinbach, spécialistes de chirurgie sexuelle à destination des hommes, entreprennent par des greffes testiculaires de singe ou la vasectomie de rajeunir et de revitaliser leurs patients auxquels on promet une force et une vitalité bien supérieures à celle de l’homme ordinaire. Ces promesses, qui ambitionnent d’évacuer la perspective de la mort quand ce n’est de la supprimer à terme, sont au cœur des projets transhumanistes actuels, qui conjuguent bioprogressisme et individualisme, chacun pouvant ambitionner d’œuvrer à sa propre transformation.
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Le transhumanisme s’inscrit-il dans une rupture des représentations anthropologiques que l’homme a de lui-même ?
Oui et en cela le transhumanisme ne saurait être assimilé au rêve d’un au-delà de l’homme que l’on peut trouver dans le passé. Pour le dire autrement, le transhumanisme, malgré une consonance avantageuse, n’est pas l’héritier du trasumanar, la métaphore métaphysique bien connue de Dante.

Hermann, 244 p., 24€





