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Renaud Camus : le dépossédé

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Publié le

7 avril 2022

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Dans La Dépossession, Renaud Camus décrit le changement idéologique qui s’est opéré depuis que Nietzsche a annoncé la soi-disant mort de Dieu en 1882. On y comprend notamment qu’avant le Grand remplacement d’un peuple par un autre, il y a eu le remplacement de Dieu par la science.

On a l’impression de suivre le fil de votre pensée comme un fleuve. Il n’y a pas d’organisation très claire.

Je ne suis ni un intellectuel, ni un philosophe. Je suis un écrivain. Ce qui est certain, c’est qu’il y a beaucoup de digressions. J’ai toujours été très porté sur les parenthèses, les notes, les chemins de traverse.

Vous aimez la bathmologie, c’est-à-dire l’étude du degré de signification des mots.

La bathmologie a toujours été fondamentale pour moi à partir du moment où jeune homme, je l’ai découverte grâce à Roland Barthes. Je l’ai d’ailleurs beaucoup plus utilisée que lui qui, dans son génie, l’a simplement donnée en fulgurance. C’est quelque chose qui m’a toujours beaucoup intéressé et j’y reviens toujours. Il est certain que c’est mon medium, elle est donc toujours présente.

Vous parlez aussi de l’idéologie du « sympa » qui sert à nommer tout ce qui est acceptable, excluant tout ce qui n’est pas agréable à entendre ou à voir. Tout le monde a une attraction envers le « sympa ». Comment renverser cela ?

L’idéologie du « sympa », voilà l’ennemi! C’est le sous-produit de tout: la morale, l’esthétique, etc. Tout y est aggloméré : le rien, le non-jugement, toute la bêtise du monde. Cela se voit d’ailleurs dans l’extrême plasticité du terme qui veut tout et rien dire, tant quelque chose d’énorme que de minuscule, d’attachant que de dégoûtant. Ça n’a pas de sens.

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Comment alors rendre attrayante la complexité qui peut être dégagée par ce qui n’est pas « sympa » ?

Par la discrimination peut-être. J’aime beaucoup la discrimination, j’en suis un ardent défenseur. Elle a été considérée durant des siècles comme une vertu intellectuelle et morale, mais elle est devenue l’étendard de l’horreur. Je suis pour un retour à la source. Dès lors, nous sommes tout à fait dans la bathmologie. Il ne faut toutefois pas tomber dans le contraire. Je n’ai aucune fascination pour l’« antipa », ce serait aussi bête que d’être « sympa ». Je crois réellement à la discrimination, à la nuance, à la distinction, au jugement au cas par cas et éviter une pure dialectique.

Vous citez Nietzsche sur la mort de Dieu. On comprend au fil de votre ouvrage que cette mort conduit par plusieurs étapes au « remplacisme ».

Une étape notable est l’avènement de la Science comme instance suprême de la vérité, ce qui est sans doute la première dépossession. À partir du moment où Dieu et la religion ne sont plus des instances suprêmes, ils sont remplacés par la Science. Or, la Science est aussi susceptible de schismes, d’hérésies et divisions que la religion. D’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’elle tienne aussi longtemps. Elle semble avoir un sérieux plomb dans l’aile !

« Le Covid a été en effet un moment absolument décisif  qui m’a fait supposer que le règne de la Science était peut-être de 1882 jusqu’à 2020 »

Renaud Camus

La solution est-elle de revenir à Dieu ?

Personnellement, je ne le pense pas, mais je le comprends. Même historiquement et philosophiquement, c’est très concevable. C’est probablement ce que pensait Charles Maurras d’ailleurs. Pourtant, il me semble que c’est une conception un peu triviale de la religion. Je ne suis pas du tout maurrassien. Concevoir Dieu comme nécessité sociale témoigne d’une certaine trivialité spirituelle. Je trouve cela assez indigne. Il est cependant certain que cela facilitait beaucoup les choses.

Le Covid a-t-il montré que la Science était plus complexe qu’elle en a l’air en mettant en face du peuple une Science qui n’apporte pas toutes les réponses, mais pose énormément de questions ?

Oui, c’est la raison qui fait que je ne suis pas un ennemi de la Science. J’ai beaucoup de considération pour elle, mais le Covid a été en effet un moment absolument décisif  qui m’a fait supposer que le règne de la Science était peut-être de 1882 [NdlR : la publication du Gai Savoir de Nietzsche dans lequel il dit que Dieu est mort] jusqu’à 2020. Elle a montré de façon éclatante, beaucoup plus que l’Église avant elle, qu’elle était incapable de gouverner. Tout d’un coup, tout le monde voulait s’en remettre à elle pour prendre les décisions. Or, personne n’était du même avis ! L’Eglise n’a jamais fait étalage d’une telle incapacité à dire le droit, à dicter une attitude. Au moins, ses vues étaient claires ! 

Lire aussi : Entretien Renaud Camus : «  Ceux qui nient le grand Remplacement deviennent un peu obsolètes »

En quoi le taylorisme et le fordisme ont-ils été des instruments privilégiés du Remplacisme ?

Je constate que Frederick Taylor, peut-être même encore plus qu’Henri Ford, a une conception claire. Elle est peut-être un peu « bébête » – Taylor n’est pas un intellectuel, un penseur de la dimension de Nietzsche ou de Marx – mais il a eu une influence énorme. C’est lui qui, le premier, a pensé que la Science pouvait s’appliquer vraiment à tout. Son champ d’application particulier était le travail, occupation considérable de l’activité humaine, surtout après la Révolution industrielle.

Évidemment, le remplacement devient absolument central. Ma conviction profonde est que le Remplacement est le geste essentiel dans les sociétés contemporaines, industrielles et postindustrielles, ce qui est dû à Taylor et à Ford. Taylor l’a portée surtout sur l’Homme, étudiant les gestes pour faire en sorte qu’il y en ait moins pour moins cher. Ford a appliqué cette méthode sur la machine avec la Ford T. La Ford T, c’est l’apothéose du Remplacement: remplacer les pièces des automobiles – quand il y en a dix ou douze, on en utilise deux ou trois – et les matériaux par d’autres moins chers. Le résultat est une machine beaucoup moins onéreuse, vendue à ceux qui la produisent. Ce fut une évolution considérable.

« La Ford T, c’est l’apothéose du Remplacement »

Renaud Camus

Si avec Taylor, l’homme est remplacé par la machine durant son travail, l’est-il nécessairement en-dehors de son travail ?

Oui. Dès le début, Taylor insiste sur le caractère très holistique de sa pensée. Il ne cesse de dire que tout ce qu’il dit du travail est applicable à la société en général. Il n’a été que trop entendu.

Vous parlez aussi de décroissance. Pour vous qui la souhaitez, est-ce qu’elle n’entraîne pas nécessairement l’affaiblissement relatif de la France comparativement aux pays qui souhaitent la croissance ?

Je pense en effet que la décroissance doit exister au niveau mondial. Je ne le suis pas nécessairement, mais je risque de le devenir, un champion de la décroissance en général. Il n’y a qu’un point sur lequel je veux une décroissance de façon résolue, c’est sur la question démographique.

Vous ne pensez donc pas, comme Auguste Comte, que « la démographie, c’est le destin » ?

Je ne pense pas du tout que seul le nombre compte. On ne peut pas le dire de l’homme, c’est d’ailleurs très insultant à son égard. Je pense que toutes les politiques écologiques sont totalement vaines et ne résolvent rien tant qu’elles n’abordent pas d’abord la question du développement, de la croissance démographique. Particulièrement s’agissant de la France, où la croissance démographique est l’instrument du Grand Remplacement et de la disparition du peuple indigène.

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Pensez-vous que vous gagnerez votre combat ?

Objectivement, scientifiquement, numériquement: non. Je suis absolument désespéré. J’ai une idée de la littérature quasiment mystique. La littérature est le reste irréductible des opérations comptables numériques. C’est une pensée assez encourageante. La littérature est une sorte de dé » à la fatalité numérique, à la science, aux sens. Il y a tout un tas d’exemples de survie. Il y a malgré tout d’autres exemples de survies, de remontées. Je suis par exemple très sensible à la survie du peuple juif et de l’hébreu. Qui aurait pu parier sur sa résurgence ? Elle défie la statistique, la raison, le bon sens. Elle permet même d’espérer une remontée de la race. Ce terme m’est de plus en plus sympathique malgré la malédiction qui pèse sur lui. La race revient toujours. [NdlR: pour Renaud Camus, le terme « race » recouvre une polysémie à l’intérieur de laquelle son acception biologique ne possède qu’une part intime, critiquable de surcroît. Pour plus de précision on se reportera à son entrée dans Le Dictionnaire des délicatesses du français contemporain].

La beauté sauvera-t-elle le monde ?

Espérons-le. Elle a intérêt à se dépêcher, il n’en reste plus beaucoup ! Peut-être la pensée, ou le souvenir de l’origine, de l’être, du logos, le feront-ils.


Voyage en Remplacie

Dans La Dépossession, Renaud Camus nous entraîne au fil de sa pensée dans une grande réflexion globale sur l’idéologie Remplaciste, forgée avec l’acier de la mort de Dieu, trempée dans les fonderies des usines tayloristes de Ford pour en sortir sous forme de Science. Le travail devient scientifique, les comportements suivent le mouvement et le nazisme, à travers l’Umvolkung, décide un Grand Remplacement. Dans cet ouvrage, Renaud Camus règle aussi ses comptes avec les accusations de pédophilie, racisme et même néo-nazisme qui pèsent sur lui. Riche en références philosophiques, Dépossession revient à la naissance de l’ennemi pour mieux le connaître et le combattre. Lire Camus, c’est lire la lutte d’un homme qui veut sauver son peuple de la perverse submersion qui le menace.

La Dépossession ou du remplacisme global de Renaud Camus
La Nouvelle Librairie, 848 p., 33,50€
La Dépossession ou du remplacisme global de Renaud Camus
Éditions du Château, 848 p., 40 €

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