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Traité de la vie élégante : quatre couleurs orange

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Publié le

4 mai 2022

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Grâce au « Traité de la vie élégante » de Frédéric Rouvillois, les règles de la politesse et de la bienséance à la française n’auront plus aucun secret pour vous. Sujet du jour : quatre couleurs orange.
Machine à écrire

En apprenant de Mathilde qu’elle était finalement parvenue à inviter celui que tous les salons s’arrachaient, l’inaccessible Benoît Marsac, et qu’il arrivait dans cinq minutes, E. ne put réprimer un sourire. Il n’avait jamais rencontré le fameux romancier voyageur dont il avait lu et relu les livres rares et puissants, et se demanda quels thèmes il pourrait aborder avec l’auteur de Boustrophédons. Sans doute serait-il un peu convenu de le lancer sur l’incipit de Tristes Tropiques, « je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m’apprête à raconter mes expéditions »; et franchement banal d’évoquer la redécouverte du bateau L’Endurance par 3 000 mètres de fond sous la banquise antarctique, dont se faisaient l’écho toutes les chaînes d’info entre deux bombardements sur Odessa. Peut-être évoquer le sens de la nostalgie, écartèlement entre le temps et l’espace, sur laquelle Marsac avait écrit des pages inoubliables ? En apercevant Mathilde se lever puis revenir avec le romancier, un bouquet de lys à la main, E. constata avec inquiétude que Chantal de S. s’était extirpée du canapé et se dirigeait droit vers l’invité du jour. Il était pourtant peu probable qu’elle ait lu ses livres, Chantal s’interdisant de « consommer », comme elle ne manquait jamais de le dire, plus d’un roman par an, celui qui avait obtenu le Goncourt.

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« Alors, c’est vous, l’écrivain? »

Ça commençait mal. E. étouffa un soupir en songeant au désarroi de Mathilde, et au fait que cela rimait avec tapir.

– Je ne connais pas vos livres, je ne lis que les prix Goncourt. Mais ce que vous faites m’intéresse énormément, et à chaque fois que je rencontre une écrivaine ou un écrivain, je ne peux pas m’empêcher de lui demander comment elle ou il écrit?

– Euh… je crains de ne pas saisir exactement le sens de votre question, chère madame.

– Appelez-moi Chantal! Je voudrais savoir comment vous écrivez, quoi… comment… comment vous faites… Directement sur votre portable, comme Guillaume Musso, ou sur ordinateur? Vous tapez, ou vous dictez? Avec le progrès des logiciels, j’ai lu dans Télérama que c’était formidable, une véritable libération de la création, la fluidité ultime, l’homme augmenté !

– Bof, commenta Zo’. Paul Valéry tapait directement ses poèmes à la machine, je me suis toujours demandé si c’est pour ça qu’ils étaient aussi chiants?

– Mademoiselle, confirma Marsac en souriant, vous touchez du doigt le mystère. En ce qui me concerne, ajouta-t-il plus sérieusement en se tournant vers Chantal et en plongeant la main dans la poche de sa veste, j’ai écrit tous mes romans avec ça.

C’est ce minable stylo orange qui m’a permis de saisir où est la victoire. Celle de la main et de l’outil sur la machine et les algorithmes

Et il exhiba un bic quatre couleurs orange, aussi terni, éraflé et fendillé que s’il avait fait la guerre de Cent ans.

– Quoi? Vous… Vous ? Il y a des gens qui écrivent encore à la main, comme au Moyen Âge ? Des gros livres comme les vôtres? Vous savez que sous Barak Obama (Chantal laissa passer une fraction de seconde pour la génuflexion mentale de rigueur) les Américains se sont demandé s’ils n’allaient pas tout simplement en abandonner l’enseignement, que les sommités des sciences de l’éducation considéraient comme un gaspillage inutile de temps et d’argent ? Il faut vivre avec son siècle ! Tout le monde au clavier! Le papier et les stylos à la poubelle !

– Mais vous savez aussi, coupa E., qu’en 2015, des reporters californiens ont constaté que dans les écoles que fréquentaient exclusivement les enfants des multimilliardaires de la Silicon Valley, on interdisait aux élèves l’usage des écrans, et qu’on leur apprenait l’écriture manuelle avec les mêmes méthodes et les mêmes instruments que nos instituteurs d’avant-guerre ? On peut supposer, vu le montant des frais de scolarité, que ce n’était pas seulement pour faire joli.

– En fait, reprit Marsac en jouant avec son vieux quatre couleurs, c’est le prix de la liberté. J’ai commencé à le comprendre le jour où je me suis retrouvé coincé pour trois mois dans une chaumière délabrée sur l’île d’Inishark, sans électricité ni quoi que ce soit pour nourrir mes machines, qui du coup ne servaient à rien – mais qui ne pouvaient plus m’imposer leur logique et leur façon de voir. C’est ce minable stylo orange qui m’a permis de saisir où est la victoire. Celle de la main et de l’outil sur la machine et les algorithmes. Autrement dit, celle de l’homme sur ses propres créatures, qui ont hâte de devenir ses maîtres. C’est là-bas et avec lui que j’ai écrit Le Marteau des sorcières. Ceci dit, chère Mathilde, c’est également durant ce séjour insulaire que j’ai pris goût au whisky, et celui que j’aperçois sur la table basse à côté de la bouteille de champagne m’a l’air fort sympathique.

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