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Traité de vie élégante : le grand blond avec un ongle noir

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Publié le

5 avril 2022

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Grâce au « Traité de la vie élégante » de Frédéric Rouvillois, les règles de la politesse et de la bienséance à la française n’auront plus aucun secret pour vous. Sujet du jour : le grand blond avec un ongle noir.
Ongle

 « Salut la compagnie ! », s’écria Mathilde en s’approchant du Chesterfield patiné où l’on avait installé Zo’, E. et Boniface, dans la grande salle du Fumoir encore presque déserte. « Thérèse n’est pas là ? Je croyais qu’elle serait des nôtres? »

– Elle ne devrait plus tarder, répondit Boniface. Le jeudi, elle a son cours de littérature à la Sorbonne jusqu’à seize heures, elle initie des semi-analphabètes aux beautés mystérieuses de la Chartreuse de Parme.

– Ah oui, soupira E. en trempant un biscuit sec dans sa tasse de thé fumé, c’est là qu’elle a eu un étudiant qui lui parlait de Sandale, l’immortel auteur du Rouge et le Noir?

– C’était l’an passé, cette année, elle a d’autres genres de vedettes. Jeudi dernier, elle me racontait qu’elle était tombée à l’occasion d’un devoir sur table sur un type genre scandinave, énorme blond aux yeux clairs, mais avec des ongles peints en bleu pastel, sauf celui de l’index gauche, qui était acajou.

– Ouahhh ! s’esclaffa Zo’ en levant son verre de chardonnay, le grand blond avec un ongle noir !

Lire aussi : Traité de la vie élégante : Balek ou Tancoc ?

– Pas mal trouvé ! Toujours est-il que Thérèse en a été complètement estomaquée, la pauvre. Ce qui ne l’a pas empêché de bafouiller au Viking qu’en tant que femme, elle trouvait que lorsqu’on se vernit les ongles, il est vital de ne pas les laisser s’écailler, comme c’était justement le cas en l’occurrence. Le Viking lui a lancé un regard aussi sombre que son ongle, puis s’est remis à son commentaire composé sur Sandale.

– Ça ne m’étonne pas qu’elle ait été troublée, c’est le genre de détail apparemment infime mais qui ouvre… euh… mademoiselle, dites-moi, auriez-vous l’obligeance de nous apporter quelques biscuits supplémentaires? J’allais dire, les portes de la perception. Enfin, qui ouvre des perspectives infinies sur le basculement culturel et anthropologique que nous sommes en train de vivre.

– Ce qu’il y a de chouette, avec E., c’est que tout fait sens. J’appelle ça être intellectuel jusqu’au bout des ongles, commenta Mathilde en fixant la colonnade du Louvre, de l’autre côté de la rue.

– Vous pouvez vous moquer, très chère, mais le fait est qu’en occident, l’ongle a longtemps été considéré comme étant, de toutes les parties visibles du corps, la plus explicitement animale. La plus bestiales, et donc la moins humaine. C’est pourquoi il importait qu’il demeure aussi modeste, aussi menu, et au fond aussi discret que possible. Sans doute est-ce en partie pour les dissimuler que l’on mettait des gants; mais lorsqu’on les retirait et qu’on se retrouvait mains nues, il n’était pas question d’exhiber de longues griffes peinturlurées afin d’attirer l’attention ou d’exciter le désir. Regardez par exemple le merveilleux portrait de Marie-Antoinette arrangeant un bouquet de roses, par Madame Vigée-Lebrun, ou l’Olympia de Manet: quoique situées aux deux extrémités de l’échelle sociale, leurs ongles sont presque identiques : parfaitement propres bien sûr, coupés court, avec un imperceptible reflet nacré, mais sans rien en eux qui pèse ou qui pose. Presque invisibles, comme le seraient aussi ceux d’hommes bien élevés.

L’ongle a longtemps été considéré comme étant, de toutes les parties visibles du corps, la plus explicitement animale. La plus bestiales, et donc la moins humaine

– En clair, c’est comme pour la télé, la couleur est arrivée ensuite ?

– C’est vrai qu’il y a une coïncidence : la couleur est tombée au même moment, dans les années cinquante, et du même endroit, les États-Unis. Jusque-là, on considérait le fait de se colorer les ongles comme à peu près aussi inadmissible que de se les ronger ou de ne pas les nettoyer, ce que nos grand-tantes appelaient « avoir les ongles en deuil ». Dans la littérature de l’époque, la fille aux ongles peints a d’ailleurs un caractère exotique – vous savez qu’un Hadith suggère à la femme musulmane de se colorer les ongles – voire franchement vulgaire, comme tout ce qui est voyant, in- discret et tape-à-l’œil. Mais un jour, Revlon vint – Revlon qui est au vernis à ongles ce que Frigidaire est au réfrigérateur – Revlon vint, sur les ailes du plan Marshall : et au bout de quelques années, la femme occidentale reconnut qu’elle devait laisser pousser ses ongles et les vernir en couleurs vives sous peine de perdre toute féminité. Elle finit même par se persuader qu’il existait un rapport naturel entre l’exubérance de ses ongles et la densité de son sex-appeal, et qu’il en avait toujours été ainsi. Quant aux ongles des messieurs, il semblerait, à en croire l’anecdote de Thérèse, qu’ils sont en train de suivre le même chemin que la…

– Tiens, la voilà justement! Salut, Thérèse,! Ton cours? Ça s’est bien passé ? Et comment va ton étudiant, le grand blond avec un ongle noir?

Lire aussi : L’honneur d’un doigt

– Figurez-vous que c’est maintenant une étudiante, qui a troqué ses Jean’s troués contre une robe à fleurs, et sa griffe noire contre dix ongles joliment manucurés fuchsia middle. Il m’a adressé un petit sourire, et m’a chuchoté que c’est grâce à moi que…

– Si mon ongle en était! pouffa Boniface

– Mamma Mia ! conclut Zo’ en remplissant son verre à ras bord.

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