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Le complexe Poutine

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Publié le

14 juin 2022

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Dans un essai éclairant récemment augmenté et réédité, le philosophe Michel Eltchaninoff dépeint un Vladimir Poutine ô combien complexe, mais toujours animé par la seule grandeur de la Russie.
Poutine

Nous ne sommes sans doute pas encore revenus de la sidération qui a saisi une bonne partie de la population française après que Poutine a envahi l’Ukraine, fin février 2022, pour lancer en Europe une guerre de haute intensité telle qu’on n’en avait plus connue depuis des décennies. Sidération qui s’explique aussi bien par le refus de la conscience occidentale de considérer que le tragique appartient encore au présent, que par l’image que nous avions de Poutine, celle d’un homme raisonnable, sinon modéré, une sorte de faux tyran qui en arborait de plus en plus les signes extérieurs pour dissimuler un politique plus libéral qu’il n’y paraissait désormais, une sorte de démocrate sous couverture en somme, à tout le moins, accommodé à la Russie qui, du long de son histoire emmêlée et brutale, n’a pas eu le loisir d’en connaître tant. 

Poutine semblait donc un pragmatique déguisé en autocrate et un élément de stabilité auquel on s’était, ici, habitué, de telle sorte que peu, très peu, sont ceux qui, à la veille de l’invasion de l’Ukraine, ont cru qu’il attaquerait pour que, nous autres crédules, détrompés ensuite et devant le fait accompli, nous arguions aussitôt que, puisqu’il avait attaqué, il vaincrait rapidement. Rien ne s’est passé ainsi que prévu. Non seulement Poutine a attaqué, mais il n’a toujours pas vaincu. Son armée, qu’on craignait dans le monde entier, patine et connaît de très lourdes pertes, échoue à prendre Kiev, tandis que l’OTAN ressuscite et se renforce. Sauf à considérer Poutine comme un illuminé parti en guerre sur un coup de tête, comment expliquer pareille gabegie stratégique et informationnelle à un si haut niveau de décision qui lui a fait se tromper sur la farouche volonté ukrainienne de se défendre ? Sans doute que le tyran avait déjà pris sa part au pragmatique et que la concentration du pouvoir en sa personne a privé Poutine de pouvoir entendre tout conseil susceptible de le décourager dans son entreprise.

Sa métamorphose en autocrate était-elle inéluctable ou accidentelle, le pro occidental a-t-il disparu au profit de l’eurasiste ?

Pour autant, malgré la surprise, Poutine a-t-il tant changé que cela, sa métamorphose en autocrate était-elle inéluctable ou accidentelle, le pro occidental a-t-il disparu au profit de l’eurasiste ? En 2015, près d’un an après le début de la guerre civile dans la Donbass, Michel Eltchaninoff, philosophe et enseignant, rédacteur en chef de Philosophie magazine et spécialiste de Dostoïevski auquel il a consacré une thèse, entreprenait de nous dire ce qui se trouvait dans la tête de Vladimir Poutine. Son livre, réédité et augmenté récemment à l’occasion de la guerre, faisait alors preuve d’une redoutable clairvoyance, il nous montre aujourd’hui rétrospectivement un Poutine dont la complexité tranche avec les caricatures habituelles du tyran ou du modéré, de l’idéologue ou du pragmatique, etc. 

Car Poutine est tout cela en même temps et depuis de le début, ses inflexions vers l’Ouest ayant toujours été tempéré par un asiatisme commandé par la situation géographique de la Russie, son libéralisme, relatif à des nécessités pratiques, n’aura eu qu’un temps, celui nécessaire à asseoir son pouvoir et l’on n’oublie pas que, Premier ministre, il fut le principal artisan de la guerre totale menée contre la Tchétchénie, devenue désormais quasi province russe aux mains d’un dictateur grotesque à la solde du Kremlin, rétablissant ainsi une partie de la zone d’influence de l’ex-URSS.

Lire aussi : Frédéric Le Moal : « La Finlande et la Suède ont peur de la Russie »

C’est là d’ailleurs, selon Eltchaninoff, la ligne directrice de Poutine, qui fait cohabiter dans sa vision du monde les slavophiles anti-communistes, en se réclamant du philosophe Ivan Ilyine, et les nostalgiques de Staline, au nom d’une Russie dominatrice métamorphosée au fur et à mesure des années du règne de Poutine en contre-pôle d’un Occident forcément décadent : la grandeur de la Russie. Si Poutine n’a jamais été communiste, s’il ne croit pas, selon des déclarations constantes étalées tout au long de son règne, au marxisme, moins encore au marxisme-léninisme, il est un produit de l’URSS, né du vivant de Staline et officier du KGB, il en garde la nostalgie en cela qu’il a associé la puissance de l’URSS à celle de la Russie, empêchant de ce fait toute purge idéologique et tout travail de mémoire nécessaire à débarrasser son pays du mal totalitaire.

« Celui qui ne regrette pas l’Union soviétique n’a pas de cœur, celui qui souhaite son retour n’a pas de tête », déclare Vladimir Poutine ; phrase stupéfiante qui refuse au « cœur » les millions de victimes de l’horreur rouge, dont la « tête » se désole, moins pour leur sort, mais parce que l’Union soviétique était vouée à l’échec et qu’elles n’ont servi à rien. On n’est pas loin du lapsus. Ironiquement, c’est cette volonté de prendre avec lui le passé bolchévique de la Russie, sans en faire l’examen critique et impitoyable, qui empêche la grandeur de la Russie, son étranger proche se souvenant du joug soviétique qu’il ne regrette, lui, ni avec sa tête ni avec son cœur – et l’Ukraine devant tous les autres. En lisant Eltchaninoff on comprend que ce qui arrive à présent s’inscrit dans la trajectoire de Poutine dès sa lancée et son refus de solder le compte de l’URSS une fois pour toutes. Pour paraphraser de Gaulle : au fond de Poutine, hélas, on retrouve encore les crimes des soviets.


Dans la tête de Vladimir Poutine de Michel Eltchaninoff
Babel, 202 p., 7,50 €

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