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Jacques Drillon, l’élite de la critique

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Publié le

2 août 2022

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Esthète intransigeant, snob irascible, écrivain spirituel, piquant, féroce, amer, acide, cocasse, tranchant, injuste, diaboliquement subtil, maniaque, éreintant, exquis, Drillon incarne une élite de la critique de plume.
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« Si je pouvais choisir, je me ferais bien enterrer dans de la langue française : j’y trouverais de quoi rafraîchir mon enfer pendant assez longtemps », écrit Drillon dans Coda, cet essai autobiographique faisant suite à Cadence pour projeter du moins de somptueuses poignées de langue française en guise d’adieu, comme le lecteur peut le constater dans ce livre qui paraît six mois après le décès de son auteur. Signe étrange, la tumeur au cerveau qui l’emporte, d’un genre extrêmement rare, l’oligodendrogliome, est exactement le même mal qui avait conclu prématurément l’existence de son beau-fils adoré, vingt ans plus tôt, Antoine Percheron, et auquel il avait consacré en 2003 un livre intitulé Face à face. Une mort en forme de conjonction tragique, donc.

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Et pour la vie ? Auteur d’un célèbre Traité de la ponctuation française, ce docteur en linguistique fut aussi connu comme critique musical (catégorie classique) pour Le Nouvel Observateur où il exerça de 1981 à 2017. On le vit parler de musique savante dans plusieurs émissions de télévision, il dirigea des enregistrements essentiels chez Harmonia Mundi et rédigea les pages de mots croisés les plus raffinés de France. Surtout, il fut écrivain, un écrivain dédaignant le roman, ce genre obligatoire de la seconde moitié du vingtième siècle, rédigeant des essais, des récits, des traités, des préfaces, des critiques, des « petits papiers » – et se montra dans tous ces formats un styliste impeccable.

Un tireur d’élite cerné de fantômes

Esthète intransigeant, snob irascible, écrivain spirituel, piquant, féroce, amer, acide, cocasse, tranchant, injuste, diaboliquement subtil, maniaque, éreintant, exquis, Drillon incarne une élite de la critique de plume, au règne en partie révolu, qui était capable de hisser l’exercice au rang d’art supérieur. Ainsi la frontière est-elle poreuse et le critique ressurgit sans cesse derrière l’écrivain, après que celui-là eut fait de sa discipline un authentique genre littéraire.

L’écrivain oscille sans cesse entre l’obsession et la désinvolture, se donnant à voir à revers des portraits qu’il fait des autres, dans la tension terrible de ses goûts et de ses détestations

Proust, Céline, Philippe Muray, mais aussi Mozart, John Cage, Satie, Boulez et Stockhausen, ou encore Godard et Truffaut, sont tous évoqués avec une intelligence et une vivacité extrêmes, des épopées créatrices, des figures, des morceaux biographiques, qui se mêlent naturellement à des croquis d’amis, d’anciens collègues, d’ex-amantes, comme si les génies reconnus ou attaqués (Verdi, Brahms) revêtaient la même réalité, le même poids, dans l’environnement de Drillon, que les êtres connus de leur vivant. Entre digressions permanentes et passion des listes (les différents genres de cigarettes, les choses jamais tentées avant de mourir), l’écrivain oscille sans cesse entre l’obsession et la désinvolture, se donnant à voir à revers des portraits qu’il fait des autres, dans la tension terrible de ses goûts et de ses détestations.

Finale fiévreux

Véritable Saint-Simon du milieu journalistique parisien des dernières décennies du XXe siècle, Drillon offre sur ce thème des pages d’une somptueuse cruauté. Il peut aussi se faire ironique et candidement cinglant, comme lorsque qu’il décrit une « masterclass » de Bernard Werber juste après avoir évoqué Mallarmé. C’est que le critique raconte souvent la victoire des faibles sur les forts, au sens esthétique et nietzschéen du terme, une perspective nourrie d’un nombre incalculable d’exemples et d’un jugement sûr, mais dérive aussi parfois dans un anarchisme d’enfant gâté typique de sa génération et qui jure un peu avec son sens de l’ordre grammatical. Quoi qu’il en soit, c’est dans une virtuosité aussi fiévreuse qu’éblouissante que le maître aura donné les dernières mesures d’une vie martelée de coups durs et de coups d’éclat.


Coda de Jacques Drillon
Gallimard, 350 p., 23 €

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