Dans la situation actuelle, marquée par le contexte épidémique, la guerre en Europe, la désorganisation du marché de l’énergie et des céréales et l’inflation, peut-on considérer que tous les éléments sont réunis pour nous entraîner vers une « stagflation » ou existe-t-il d’autres facteurs qu’il faut prendre en compte pour tempérer cette analyse ?
Ça dépend de la région du monde que vous évoquez. Pour l’Europe la réponse est oui, puisque qu’on va se retrouver avec le coût énergétique le plus élevé au monde. Nous étions habitués à payer notre énergie en euros avec des contrats à long terme avec la Russie : mais la remise en cause de l’équilibre géopolitique remet aussi en cause l’équilibre économique et nous amène à repenser dans l’urgence l’architecture de notre approvisionnement énergétique. Sachant que nous avons le travail le plus cher au monde et aussi l’environnement réglementaire le plus contraignant, associés à des systèmes sociaux très coûteux. Nous allons être amenés à payer beaucoup plus cher notre approvisionnement énergétique.
Mais cela concerne-t-il aussi la France, ou sommes-nous capables de tempérer les effets néfastes de ces bouleversements en nous appuyant sur la production nationale ?
Nous produisons un petit peu plus localement en France que nos voisins européens et nous jouissons du nucléaire, mais à l’heure actuelle la moitié de nos centrales sont en réparation et ce n’est pas pour quelques mois. Il n’y a pas eu assez d’investissements en France dans cette branche et l’on relève aujourd’hui beaucoup trop de défauts et de problèmes qui doivent trouver des solutions pour optimiser et sécuriser notre production. De plus, la France s’est débrouillée pour que le prix de son énergie soit indexé sur le prix du gaz que les Allemands achètent. Si le prix de l’énergie augmente pour les Allemands, il augmente donc pour nous aussi, en vertu d’un tarif fixe pour tous les États européens.
Avec la situation actuelle, on risque de connaître une pénurie monstrueuse d’énergies fossiles
Ce sont les Allemands qui l’ont imposé ?
Ce sont surtout les Français qui l’ont accepté. Pourquoi ils ont accepté cela, je n’en sais rien. C’est une décision encore plus difficilement compréhensible dans un contexte où l’on appelle à consolider notre souveraineté énergétique. Et nous voilà soumis à la même pression tarifaire que les Allemands qui ont pris l’idiote décision de fermer leurs centrales nucléaires pour ouvrir des centrales à charbon. C’est une situation d’autant plus inacceptable qu’au contraire des Allemands, nous avions pourtant réalisé des investissements stratégiques qui devaient garantir notre souveraineté énergétique.
Les sanctions que nous avons imposées à la Russie sont-elles dès lors une nécessité ou une erreur ?
À partir du moment où 50 % de l’énergie en Europe vient de la Russie et que, pour cette raison, tout le monde s’est cru autorisé à cesser d’investir dans les énergies fossiles depuis 20 ans, on se retrouve dans une situation grave. 80 % de l’énergie dans le monde restent d’origine fossile –charbon, pétrole et gaz – et le renouvelable n’est toujours pas en mesure de remplacer ces énergies fossiles. Avec la situation actuelle, on risque de connaître une pénurie monstrueuse d’énergies fossiles mais pour autant, ce n’est pas parce que les prix doubleront que nous pourrons arrêter d’acheter ce type d’énergie, car nous en aurons toujours besoin. En attendant de pouvoir diversifier notre production énergétique, nous allons devoir acheter du gaz ou du pétrole – aux Américains ou aux pays du Golfe – qui sera deux à trois fois plus cher que le gaz russe. Et la volte-face du gouvernement français au sujet du nucléaire est très récente. Il y a un an et demi, le président Macron annonçait encore vouloir fermer la moitié des centrales nucléaires d’ici 2030. Cela correspondait à un parti-pris écolo de nature quasiment religieuse. On se retrouve aujourd’hui dans une situation où des investissements sont nécessaires et urgents dans ce secteur, mais où la moitié des centrales sont à l’arrêt ou nécessitent d’importants travaux de maintenance.
Lire aussi : Charles Gave : « Dans le programme Macron, on retrouve toutes les idées qui ont foutu la France en l’air depuis quarante ans »
Et que dire des solutions comme le moteur électrique ou l’hydrogène ?
Dans le domaine du moteur électrique, l’avantage reste aux Chinois et aux Coréens qui fabriquent les batteries. Quant à l’hydrogène vert, ça ne marche pas, pas dans l’économie actuelle en tout cas. Cela fonctionnera peut- être dans 25 ou 30 ans mais cela nécessite de mettre en œuvre un vaste processus de transformation industrielle. Tout ceci correspond malheureusement à des choix dictés par l’idéologie plutôt que par le pragmatisme et la rationalité. La base de notre civilisation c’était « je pense donc je suis » ; maintenant c’est juste « j’aime, donc j’ai raison ». Eh bien non, ce n’est pas parce que vous aimez ou vous n’aimez pas quelque chose que ça va changer les données concrètes. Les données sont un fait, elles ne varient pas en fonction d’un prisme de gauche ou de droite.
Nous nous dirigeons donc forcément vers une crise énergétique qui va alimenter l’inflation ?
L’énergie ne sera pas la seule en cause. Pour des raisons politiques, dans un certain nombre de pays européens, notamment le nôtre, de l’argent public qui n’existe pas est dépensé pour faire des investissements qui ne rapportent rien, aggravant toujours plus la situation représentée par le poids de la dette. Et si les taux d’intérêt sont relevés pour combattre l’inflation, il deviendra de plus en plus difficile, voire impossible, de rembourser la dette. Nous pouvons nous retrouver dans une situation où 50 % des recettes fiscales serviront à rembourser la dette tandis que nous devrons continuer à assumer un déficit structurel impossible à résorber. Si l’on tente de limiter le relèvement des taux d’intérêts en Europe, l’euro risque tout simplement de s’écrouler et le prix du pétrole et du gaz qu’on achète désormais en dollars, en raison de la situation géopolitique et des sanctions contre la Russie, va flamber. Cela risque d’entraîner une baisse profonde de l’activité et du niveau de vie et un pic inflationniste, comme dans l’Angleterre des années 70. Les soubresauts géopolitiques actuels ne sont pas seuls en cause, on arrive en réalité à la fin d’un cycle économique.
Les soubresauts géopolitiques actuels ne sont pas seuls en cause, on arrive en réalité à la fin d’un cycle économique
Cela peut-il représenter malgré tout une bonne nouvelle et la promesse d’un changement de paradigme ?
On peut voir les choses comme cela. Quand l’Union soviétique est tombée, c’était une bonne nouvelle aussi.
L’éclatement de l’Union européenne ?
La France et l’Italie ne peuvent pas rester à terme dans l’UE en conservant une dette aussi importante avec une inflation qui tourne autour de 8 %. Les Allemands vont commencer à être agacés et un jour tout le monde va en avoir assez.
Mais personne n’a trouvé pour le moment de solution pour en sortir sans trop de dégâts ?
Il n’y a pas de solution évidente. J’ai connu la période de l’axe monétaire au cours de laquelle on maintenait encore que la dette du pays devait être comptabilisée dans la monnaie du pays souverain, c’est-à-dire en francs.
Lire aussi : Loup Viallet : « Poutine sacrifie l’économie russe pour réaliser ses buts de guerre »
Quand Marine Le Pen avait fait campagne là-dessus en 2017, ça n’avait convaincu personne.
Vous savez, la ligne Maginot, en 1940, ça avait convaincu tout le monde… Mais ce n’est pas parce que tout le monde est convaincu par une proposition qu’elle est bonne.
Vous feriez quoi si vous étiez président de la République ?
Je démissionnerais.





