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Traité de la vie élégante : politesse 2.0

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Publié le

31 août 2022

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Grâce au « Traité de la vie élégante » de Frédéric Rouvillois, les règles de la politesse et de la bienséance à la française n’auront plus aucun secret pour vous. Sujet du jour : politesse 2.0.
ordinateur

J’ignore si la réalité sort bien de la bouche des enfants, mais je sais en revanche qu’elle ne sort pas de celle des ados ». Au bout d’un certain nombre de bouteilles de Saint-Joseph ou de tout autre liquide de même nature, il peut arriver à des personnes un peu échauffées de proférer des horreurs, et parfois même, des banalités. C’est ce que pensa E. immédiatement après avoir prononcé cette sentence définitive, et en constatant qu’elle provoquait chez les autres convives des hochements de tête silencieux. Eux aussi avaient dû expérimenter la chose.

« Enfin Malherbe vint » : en l’occurrence, Chantal de S., toujours prête à saisir l’occasion de houspiller son ennemi favori.

– Et dites-moi, mon cher E., qu’est-ce qui a pu vous conduire à des conclusions aussi prodigieusement originales ?

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Le susdit se renfrogna, conscient d’avoir était pris en faute, et vida un verre supplémentaire enfin de s’éclaircir la gorge :

– Boniface, mon fils aîné, cherchant un stage dans l’administration, un ami a réussi à lui en trouver un, pour lequel était exigée une lettre de motivation. Le fiston se met à l’œuvre, barbouille une missive qui ne ressemble pas exactement à Bossuet, et la termine par un vigoureux « bien cordialement » avant de me demander mon avis. Et c’est cette dernière formule qui me reste en travers de la gorge. On a beau envoyer son courrier par voie électronique, je ne vois pas pourquoi le truchement de la machine entraînerait l’abolition des usages épistolaires, pas plus du reste qu’il n’implique le renoncement à l’orthographe. Je le lui signale, rappelant au passage l’importance de la personne à laquelle il adresse sa demande, et je lui suggère donc de terminer sa lettre par le classique : « Je vous prie, Monsieur le…, de bien vouloir agréer mes salutations les plus respectueuses ».

Personnellement, je préfère « les plus déférentes », mais bah, il faut bien vivre avec son temps ! Et voici que le gaillard – que par ailleurs j’adore, mais ça n’est pas la question – s’avise de me rétorquer que non, pas du tout, qu’il a vu sur internet que c’est sa version à lui qui est la bonne, que certains esprits avancés suggèrent même de l’abréger en « cdt », et qu’enfin dans les mails, ce sont les longues formules alambiquées qui sont désormais considérées comme impolies ! »

Selon la politesse 2.0, on n’a plus besoin de perdre son temps pour montrer aux autres qu’on les respecte, et on n’a plus le droit de leur faire perdre leur temps à eux

E. semblait encore blême de stupeur au souvenir de ce renversement du monde auquel son propre fils avait prêté la main sans vergogne : Tu quoque, Filii ?

– Je comprends que ça perturbe un vieux réac comme vous, ricana Chantal, mais c’est Boniface qui avait raison. C’est même ce que l’on appelle de nos jours la politesse 2.0 !

– Hmm, à ce propos, intervint Mathilde en espérant calmer l’orage qui s’annonçait, qu’est-ce que cela signifie au juste, 2.0 ?

– Ça vient des États-Unis, et ça veut dire, en gros, que c’est moderne, lié aux mutations technologiques et à la révolution informatique, renifla Chantal. Or, en vertu de cette révolution et du nouveau monde qu’elle a créé et où nous vivons, ne vous en déplaise, l’impératif catégorique, ce ne sont plus les ronds de jambes, les révérences et les baisemains, c’est l’efficacité, la rapidité et la concision.

Finies les fioritures, droit au but : selon la politesse 2.0, on n’a plus besoin de perdre son temps pour montrer aux autres qu’on les respecte, et on n’a plus le droit de leur faire perdre leur temps à eux. C’est win-win ! Tout le monde y gagne ! C’est d’ailleurs ce qu’a développé il y a quelques années un essayiste américain, Nick Bilton, dans un article du New York Times qui avait fait bouger les lignes. Il y démontrait qu’aujourd’hui, les formules, les mots, les rituels qui caractérisaient la politesse ancienne, Monsieur, Madame, au revoir, mon cher, bien à vous, etc., etc., devaient être considérés non plus comme superflus, mais comme fondamentalement impolis, gâchant du temps, de l’espace et du bilan carbone.

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Le critère, désormais, c’est celui de l’utilité. De l’efficacité de la communication interpersonnelle. Et ce qui ne s’y soumet pas, ce qui pèse et qui coûte, n’est même plus tolérable, comme l’a écrit le grand penseur woke Baratunde Thurston. Alors, E., votre formule à la grand-papa, qui sur vingt mots en compte au moins dix-neuf de trop…

– Mouais ! objecta Zo’, démontrant du même coup que l’on pouvait être amateur de Saint-Joseph sans pour autant perdre la mémoire, je me souviens avoir lu des trucs sur ce débat, et un philosophe qui répondait à votre Bliton que la Silicon Valley et la GAFA n’avaient aucune légitimité particulière pour dénoncer les usages anciens au nom d’une logique de la pure rentabilité. – Je ne l’ai pas lu, mais il aurait pu ajouter qu’une société où régnerait cette… comment dites-vous, cette « politesse 2.0 », qui n’est jamais qu’une banale anti politesse, serait glaciale, sèche et sinistre comme un monde de robots. En conclusion, j’ai donc dit à mon fils que l’orthodoxie internet pouvait aller se faire voir, que ce n’était pas à elle de réformer le savoir-vivre, et qu’il devait terminer sa lettre de motivation par la formule classique.

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