C’est un souvenir cuisant que certains se rappellent peut-être : nous sommes en 1989 et la mitterrandie toute puissante célèbre en grande pompe le bicentenaire de la Révolution française. Cette année, tout ou presque porte les couleurs de la Révolution : les cocardes fleurissent les préaux et l’esprit revanchard du jacobinisme victorieux flotte sur les moellons de l’école communale. Pour l’occasion, certains manuels ont sorti des éditions spéciales et une bande-dessinée « pédagogique » est distribuée massivement. Violent et se réjouissant un peu trop des élites décapitées, le très républicain fascicule semble glorifier le bain de sang sans l’ombre d’un remords. Les gosses font des cauchemars, quelques voix s’élèvent ici et là pour dénoncer l’outrance graphique – et la bande-dessinée finit par être retirée de certains établissements. Le mal était fait : la Terreur venait de renaître le plus simplement du monde, par la grâce d’une ingénierie pédagogique soigneusement orchestrée par l’État et Fernand Nathan.
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Un lobbying décomplexé
C’est l’outil pédagogique indispensable, omniprésent, la béquille ultime des nations soucieuses de transmettre leurs oracles : le manuel scolaire brasse les modes pédagogiques du moment, s’adaptant plus vite que l’éclair à toutes les lubies sociétales et historiographiques. On pourrait s’interroger d’abord sur le fait qu’aucun organe de régulation ne semble devoir se placer entre l’Éducation nationale et les entreprises privées qui façonnent les manuels scolaires. Tout au plus quelques consultants font-ils le lien entre les professeurs-auteurs et les saints concepteurs du programme scolaire – mais les détails du consensus restent flous. Pour le reste, on est bien dans le domaine du lobbying le plus décomplexé : les grands éditeurs envoient des VRP séduire les établissements. Les manuels scolaires sont le monopole de quelques éditeurs historiques qui brassent à chaque refonte des contrats se chiffrant en milliards. Mais le nerf de la guerre n’est pas seulement l’argent : c’est aussi la conscience morale, civique et politique des futurs électeurs.
L’historien Alain Chopin date le premier manuel scolaire de 1470, année où le manuscrit perd son monopole et où apparaissent les premiers ateliers typographiques. La Lettre de Gasparin de Pergame, qui entendait donner aux élèves un modèle de versification latine, aura bien eu quelques descendants, mais il faut attendre le XVIIIe siècle pour qu’un Talleyrand s’empare du sujet et réclame haut et fort une unification de l’apprentissage civique à travers des ouvrages dédiés. La transmission orale, le savoir individuel des professeurs ou collectif des écoles de pensées, doit désormais laisser la place à un savoir nationalisé : ce sera l’œuvre au noir des héritiers de la Révolution française et surtout du jacobinisme, qui entrevoit dans son délire illuministe la possibilité de façonner à l’identique une armée de petits républicains. C’est pourquoi en 1793 un décret lance un concours pour la composition de manuels capables de délivrer un message commun, civique et moral. Les ouvrages ne seront plus, comme pendant l’Ancien Régime, des boîtes à outils pédagogiques – hortulus, florilèges de textes édifiants ou condensés de notions – mais bien des méthodes, méthodes de pensée, méthodes à vivre, méthodes à apprendre. La pédagogie telle que nous la connaissons s’invente au cœur de cette volonté réformatrice et prométhéenne.
On occulte. On passe sous silence. On révise pour coller à la doxa, celle de la culpabilisation éternelle du peuple occidental
Un catéchisme qui tentera de s’imposer avec plus de force encore sous la IIIe République, celle-ci tentant d’imposer ce qui sera surement la valeur phare du terrorisme démocratique actuel : l’égalitarisme. Alors que la laïcisation de l’enseignement, entamée pendant la Révolution, trouve son achèvement avec Jules Ferry et la loi Goblet du 30 octobre 1886 qui expulse les derniers congréganistes des écoles publiques, il faut réinventer de toutes pièces un mythe national, violemment anti-prussien, et surtout segmenter les savoirs pour maîtriser la parole et l’opinion. À l’enseignement jésuitique, quasi-holistique, qui prévalait jusque-là et qui tentait justement de faire le pont entre les connaissances (les jésuites sont les auteurs de la fameuse épreuve de philosophie qui couronnait alors les « humanités »), la IIIe République opte au contraire pour un apprentissage positiviste, détaillé en tronçons de connaissance, qui commencent en réalité à former l’homme moderne : un homme détaché du Tout.
Histoire : deux poids, deux mesures
Si les conceptions délirantes et le manichéisme politique sont aussi installés dans la plupart des manuels, rien d’étonnant : c’est la suite logique d’une longue série d’instrumentalisations. La morale et le civisme républicain ont fait pulluler leurs métastases. Immigrationnisme, propagande LGBT et autres fantaisies inclusivistes sont soigneusement recopiées, avec des exemples qui prêteraient à sourire si l’état de l’école n’était pas aussi déplorable : ici, Robert Ménard est quasiment comparé à un SS. Là, on fustige le Moyen-Âge, comme toujours, parce qu’il ne connaissait pas l’égalité et la diversité ethnique. Dans un ouvrage de français de sinistre mémoire, publié en 2016, un exercice d’écriture propose d’inventer une lettre de rupture à partir d’un SMS criblé de fautes… Le nivellement par le bas sera aussi moral. Dans les manuels d’histoire, c’est la sociologie qui prévaut désormais, qui organise le cosmos en opprimés et en oppresseurs. Et si le monde maghrébin a été le principal organisateur de la traite des Noirs par exemple, ce n’est pas grave : on occulte. On passe sous silence. On révise pour coller à la doxa, celle de la culpabilisation éternelle du peuple occidental.
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Plus grave encore : par clientélisme, on se met à sacraliser des systèmes de valeurs qui ne sont pas les nôtres. En 2018, c’est la nouvelle présidente du Conseil supérieur des programmes Souad Ayada qui dénonce la façon dont les manuels enseignent l’islam. Cette spécialiste de la spiritualité islamique a cru tomber des nues en lisant des approximations grossières, des raccourcis visant à « apaiser, flatter, à soutenir des choses qui relèvent du vivre ensemble mais qui n’est pas articulé au souci de vérité. » Pour elle, les règles de l’histoire critique sont bafouées. Et dans le même temps, Fernand Nathan ou Belin s’appesantissent sur les méfaits de l’Inquisition, qui comme on le sait relèvent pour la plupart de la mythologie anti-chrétienne. Deux poids, deux mesures.
On pourrait arguer une chose : que les élèves ne sont pas réellement influencés par les livres scolaires. N’y a-t-il pas au contraire une défiance systématique du collégien vis-a-vis de cette moraline déversée cycliquement par les manuels d’histoire ? On peut l’espérer. On peut aussi craindre que cette défiance soit instrumentalisée : voir la façon dont l’enseignement de la Shoah est raillé dans certaines classes « racisées » et donc ouvertement antisémites.





