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Vladimir Soloviev : ainsi passent les anges

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Publié le

23 décembre 2022

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Ami de Dostoïevski qui trouva chez lui l’inspiration de ses frères Karamazov, véritable inventeur de la philosophie russe qui pourtant mena une vie d’errance et misère, Vladimir Soloviev mériterait à bien des égards le titre de « philosophe angélique ».
soloviev

Lorsqu’il s’agit de montrer avec quelle puissance la douceur parvient à imposer sa lumière dans un monde où la force abrutissante règne d’habitude en maîtresse, et pour catégoriser les êtres dont les qualités morales et intellectuelles semblent surhumaines au marigot des relations communes, il est d’usage de leur appliquer le qualificatif d’angélique. On a ainsi le « docteur angélique », titre honoris causa réservé à saint Thomas d’Aquin, ou encore le « pasteur angélique » qui désigne parfois Benoît XVI, dont le pontificat est à l’Église ce qu’Élie expérimenta dans une caverne de l’Horeb, « la voix d’un fin silence absolu » (1R19,12). L’appellation « philosophe angélique » devrait quant à elle s’appliquer naturellement à Vladimir Soloviev, qui, dans le XIXe siècle russe labouré de courants antagonistes et d’espérances violentes, se lève comme un soleil de sagesse sur la steppe d’Extrême-Orient que sa trajectoire illumine de grâce et de bénédictions.

Prodigue de ses maigres revenus avec les pauvres, donnant jusqu’à ses chemises et ses chaussures, telle fut jusqu’à son terme la vie de Soloviev, contrepoint lumineux de Nietzsche, l’autre grand errant de la philosophie

Était-il du ciel, ou était-il de la terre, ce fils d’historien de la Russie réputé et recteur de l’université de Moscou, où il naît en 1853 ? Lors de son passage à Paris en 1888, où il est venu publier et présenter, en français, son Idée russe, qui renverse les lieux communs sur l’élection messianique de la Russie chère aux slavophiles, et qu’il transfigure en une exigence ecclésiale irrémédiable de théophanie trinitaire, il y est décrit en des termes hybrides par Eugène Tavernier. Pas tout à fait un ange, plus vraiment un homme. Le neveu de Louis Veuillot et lui-même journaliste au quotidien catholique L’Univers, qui compte parmi les germanopratins accourus découvrir celui que précède déjà une aura de prophète, dépeint un être « à la réalité demi-physique », à l’enveloppe charnelle diaphane, aux manières timides et recueillies et duquel émane un magnétisme perceptible, « à la puissance pénétrante », à travers des yeux « immenses et magnifiques » qui projettent des rayons, et dont les sonorités graves de la voix « sont traversées de vibrations argentines ».

La Russie de la jeunesse de Soloviev est une plaine ouverte où les modes intellectuelles importées d’Europe se succèdent, le romantisme allemand, le nihilisme, le naturalisme, le matérialisme, le positivisme. Il subit toutes ces influences, jusqu’au désespoir absolu, la mort intérieure qui fut, selon ses propres mots, le commencement de la lumière. À l’époque vers laquelle Rimbaud, son contemporain, ferraille avec le Christ dans « un combat spirituel aussi brutal que la bataille d’hommes » d’Une saison en enfer, Vladimir Soloviev fait, lors d’un voyage en train, une expérience mystique qui bouleverse son existence, la révélation lumineuse du Logos comme Sagesse de Dieu, être resplendissant de beauté qui s’incarne dans le monde pour le transfigurer, intuition qui devient la source vivifiante et le centre unificateur de tout son système de pensée. Il n’aura de cesse dès lors de travailler à la réalisation historique de cette œuvre divino-humaine d’une Sagesse qui doit se manifester sous forme d’une restauration universelle, une théosophie messianique qui passe notamment par la réunion des Églises.

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À 21 ans, sa soutenance de thèse sur la « crise de la philosophie occidentale » connaît un retentissement immense, et l’Université, voyant en lui, à juste titre, l’inventeur de la philosophie russe, lui ouvre des portes triomphales. Il en est chassé sept ans plus tard, pour avoir publiquement demandé à Alexandre III de gracier les assassins de son père, le tsar Alexandre II. Commence alors une vie d’errance qui va durer vingt ans. Sans demeure, nourri de thé, de légumes, et du grand vent des routes, vivant de ses écrits, prodigue de ses maigres revenus avec les pauvres, donnant jusqu’à ses chemises et ses chaussures, telle fut jusqu’à son terme la vie de Soloviev, contrepoint lumineux de Nietzsche, l’autre grand errant de la philosophie. Dostoïevski ne s’y trompa pas, qui trouva chez lui l’inspiration du personnage d’Ivan Karamazov et, à travers Aliocha, met en scène Soloviev comme « personnification de cette race intelligente, croyante, glorieuse » (Tavernier).

Emporté par une maladie inconnue à l’aube du XXe siècle, en chemin de communion avec Rome dans son désir d’Église universelle, Soloviev n’eut pas le malheur de voir ses espérances historiosophistes balayées par la Révolution. Reste une œuvre prolifique à l’influence intemporelle, et la trace évanescente d’un philosophe et d’un poète posé entre ciel et terre, entre Orient et Occident, le parfum mystique d’une expérience possible de la Lumière, l’Éternité dès ici-bas accessible à tous les sens. Ainsi passent les anges.

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