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Abélard : Dieu est logique

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Publié le

1 décembre 2022

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Amoureux fougueux de son élève Héloïse de Garlande, le philosophe et théologien Pierre Abélard fut castré par l’oncle de sa promise et condamné à rester, pour les livres d’histoire, un moine châtré et amoureux, victime de ses emportements. C’est oublier l’importance de son œuvre pour la pensée médiévale.
Abélard et Héloïse

De Pierre Abélard, la postérité aura surtout retenu la légende dorée, si soluble dans une vision archétypale du Moyen-âge – l’amour qui se vit dans l’ombre et le cruel châtiment qui en vient sanctionner le secret. Pourtant la passion qui unissait Héloïse et Abélard n’eut vraisemblablement rien de « courtois » au sens fine amor du terme – l’influence occitane qui détermina celui-ci arriva d’ailleurs plus tard. L’existence d’Abélard est à cheval entre le XIè et le XIIè siècles, et elle est tout entière conditionnée par les conflits théologiques qui régnaient alors. Sa pensée fut révolutionnaire, voire dissidente, et lui valut une vie entière de brimades, mais elle est curieusement gommée dans les livres d’histoire de la philosophie. Pourtant, à l’heure où le débat sur le rapport à la raison de la religion catholique n’a jamais été aussi présent, son œuvre peut nous aider à éclairer cette thèse.

Sa pensée fut révolutionnaire, voire dissidente, et lui valut une vie entière de brimades, mais elle est curieusement gommée dans les livres d’histoire de la philosophie

À la fin du XIè siècle, l’héritage aristotélicien est encore prédominant en particulier à travers les commentaires autour des deux premiers livres de L’Organon, Les Catégories et L’Interprétation, qui sont à la base d’une bonne partie de la pensée médiévale, structurée sur une partition des « genres » de l’être (substance, qualité, relation, etc.), une conception qui allie logique, grammaire et métaphysique. C’est sans doute au XIè que le concept de langage s’articule définitivement comme socle de la pensée chrétienne, et ce sont des grands dialecticiens comme Abélard ou Saint Anselme de Canterbury qui en tracent le cheminement.

Pour comprendre d’où part Abélard, il faut revenir sur une vieille dispute métaphysique, typiquement médiévale, dont les enjeux peuvent paraître aujourd’hui obscurs : la querelle des universaux. Par universaux, on entendait l’essence qui précédait les choses, concept hérité des Grecs. Par exemple, « l’humanité », universel derrière « l’homme », existe-t-elle en tant que telle, ou bien n’est-elle qu’une abstraction bâtie sur un consensus langagier ? Pour les « réalistes », qui croyaient en la réalité des universaux, il y a bien une « humanité » qui précède l’être humain dans sa partition. Pour les nominalistes, ces concepts ne sont rien d’autre que des constructions mentales. Abélard s’inscrit dans une troisième voie, celle du conceptualisme… S’il reconnaît la facture artificielle des universaux, il voit en eux, en revanche, un outil privilégié pour déployer la vérité. Y compris la vérité divine.

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Comme saint Anselme, Abélard veut prouver le dogme trinitaire non à partir d’une étude de la Bible,mais bien par la logique pure. C’est peut-être précisément parce qu’il semble contredire une conception transcendante de la Trinité, pour lui opposer « seulement quelque chose de vraisemblable, proche de la raison humaine », qu’il s’attire bon nombre de critiques et d’inimitiés. Et c’est précisément parce qu’il est un conceptualiste qu’il peut fonder un véritable « discours de la méthode » capable d’expliquer la nature trinitaire. Une technique qui lui vaudra d’être connu comme un des pères de la scolastique et d’être rapproché de Descartes. Sans doute hâtivement, car tout logicien qu’il soit Abélard n’oublie jamais de piocher chez Platon, et notamment dans le Timée, les éléments les plus hermétiques de sa théologie. Encore une fois, avec la pensée médiévale, on se heurte à de fécondes impasses.

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