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Voyage chez les natios

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Publié le

30 octobre 2017

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Corse - L'Incorrect

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Il est rare que les choses changent en Corse. Surtout si vite. Surtout en bien. Pourtant, la montée en puissance d’une frange « nationaliste » intelligente, modérée et pacifique, derrière la figure rassurante de Gilles Siméoni, annonce une aube nouvelle sur l’Île de Beauté.

 

Ce matin du 29 juillet 2017, arrivés tôt à Corte avec quelques amis, nous savourons à la terrasse du café qui fait face à l’Université de Corse la quiétude des premières heures de la journée dans la cité historique du nationalisme corse. Quelques minutes auparavant, nous passions à Ponte Novu, lieu de la défaite historique des troupes corses face aux troupes royales françaises en 1769. Le romancier Antoine Blondin a jadis rendu un bel hommage au centre vital de l’Île de Beauté : « Ce cœur bat à Corte sous le ciel le plus pur du monde, où les effluves des pins des châtaigniers et du maquis se conjuguent. On y respire la rude douceur de la liberté. Ce maquis-là est plus à prendre qu’à laisser. »

 

 

Le maquis nous le prenons symboliquement ce jour-là en assistant à l’assemblée constitutive du nouveau parti majoritaire de la mouvance nationaliste, « Femu a Corsica ». Une réunion en figure d’aboutissement d’un demi-siècle de luttes initiées par la famille Simeoni pour parvenir à l’autonomie de l’île, à défaut d’une indépendance que beaucoup, dans les rangs même de la mouvance nationaliste, estiment irréalisable.

Dans la famille Simeoni, il y a le patriarche, Edmond, 83 ans, principal acteur des évènements d’Aleria en 1975, son frère Max, 88 ans, l’intellectuel de la famille, ancien député européen élu sur la liste d’Antoine Waechter. Désormais, il faut compter avec le fils d’Edmond, l’avocat Gilles Simeoni, 50 ans, président autonomiste de l’exécutif de la Collectivité Territoriale de Corse (CTC), aussi jovial que son allié-rival Jean-Guy Talamoni, président indépendantiste de l’Assemblée de Corse, est ascète. Point de Talamoni ce jour-là à Corte. Alliés à la CTC, les deux hommes ont fait le choix de deux stratégies différentes : celle des Simeoni, majoritaire, souhaite un dialogue constructif avec le gouvernement français. Quand Talamoni campe dans l’intransigeance indépendantiste qui a toujours été la sienne. Mais les Simeoni ont pris une longueur d’avance : trois de leurs amis siègent désormais au Palais-Bourbon. Loin de pratiquer la politique de la chaise vide, l’économiste Michel Castellani, le docteur Paul-André Colombani et le militant Jean-Félix Acquaviva assument leurs mandats de façon pleine et entière. Ce que n’ont jamais fait les députés du Sinn Fein d’Irlande du Nord au Parlement de Westminster par exemple.

 

Pas de décorum factice

 

Oui, il faisait beau ce samedi matin à Corte. Oui, nous étions près d’un millier à nous entasser dans les travées d’un amphithéâtre de cette université créée en son temps par François Mitterrand comme gage de bonne volonté envers les Corses. La présidence de la fac a pris ses quartiers au pied de la citadelle, dans l’ancien siège du gouvernement de Pascal Paoli avant l’annexion française de 1768. Paoli, homme des Lumières qui terminera son existence en exil à Londres, demeure la référence ultime du mouvement nationaliste corse. La visite de sa maison natale à Morosaglia est émouvante. Dans ces vallées du centre de la Corse, là où vibre la culture ancestrale, « nustrale » comme l’on dit aussi, on est bien loin des zones balnéaires du sud de l’île où l’on croise ministre et célébrités en goguette. Dans cet amphithéâtre, pas trace du décorum factice des meetings continentaux : quelques drapeaux corses agités par des enfants, des chants militants et une grande ferveur pour écouter les orateurs parlant successivement en français et en corse. Les applaudissements sont nourris. Aucune dissonance.

 

 

Je discute avec mon voisin du jour. Ancien magistrat de haut-rang qui m’explique avoir toujours voté localement pour les radicaux de gauche, nationalement pour les gaullistes de droite, il a enfin une bonne raison, à près de 75 ans, pour apporter ses suffrages à « Femu a Corsica »: en prenant la ville de Bastia au Parti Radical de Gauche en 2014 et en prenant la CTC à la gauche en 2015, la fraction modérée de la famille nationaliste a montré qu’elle pouvait mettre fin au système clanique éculé. Dans son village, à midi même, à quelques kilomètres de Corte, nous passerons en revue l’évolution politique de la Corse autour d’une planche de charcuterie et de fromages du pays accompagnée d’une bonne bouteille de Patrimonio du domaine Antoine Arena. Jusqu’à 1962, les Corses furent surreprésentés parmi les cadres coloniaux et les militaires d’active des troupes coloniales, seuls débouchés possibles d’une île fière mais pauvre et d’un peuple de montagnards n’ayant pas une grande tradition maritime.

En prenant la collectivité territoriale de Corse à la gauche en 2015, la fraction modérée de la famille nationaliste a montré qu’elle pouvait mettre fin au système clanique éculé

Le renoncement aux colonies et à l’Algérie mit fin à ces débouchés. On distribua les meilleures terres viticoles et céréalières de la plaine d’Aléria aux pieds noirs. En dix ans, la situation devint explosive dans tous les sens du terme. Le cynisme de l’État jacobin le conduisit à jeter de l’huile sur le feu : en haut-lieu, on paria sur la fin du conflit par les règlements de compte internes à la mouvance nationaliste. Pendant ce temps-là, les clans de droite et de gauche continuaient à contrôler les sièges de parlementaires, les municipalités et les deux conseils généraux. Dans le maquis, le FLNC tenait le haut du pavé. Il fallut une prise de conscience des militants nés après 1962 pour que la raison finisse par l’emporter. Le 25 juin 2014, le FLNC annonçait sa démilitarisation et la sortie de la clandestinité. Dans le même temps, le PRG s’effondrait en Haute-Corse : le clan Zuccarelli en voulant se maintenir à tout prix à Bastia et le clan Giacobbi en mélangeant intérêts privés et finances du conseil départemental. Paul Giacobbi, 60 ans, symbole de ces temps révolus, ne quitte plus guère son village perché de Venaco…

 

Une responsabilité historique

 

Les nationalistes corses sont devant une responsabilité historique. Celui de porter les aspirations de leur île par-delà la droite et la gauche. Soutenus par un réel enthousiasme de la population insulaire, dopés par la réappropriation de leur patrimoine culturel, ils n’ont pas droit à l’erreur et le savent. Encore leur faut-il comprendre que le jacobinisme de Bruxelles est pire encore que ce qui subsiste de centralisme français. L’inflation de normes communautaires déconnectées du réel en est la preuve. Le second écueil réside dans les pièges de la rhétorique marxiste envisageant la géopolitique sur un mode dominant-dominé, colonisateur-colonisé. Passe encore la solidarité avec les Catalans (c’est le jeu) : la fraternité propalestinienne de certaines factions nationalistes est déjà beaucoup plus puérile.

 

Lire aussi : La Syrie oubliée

 

La constitution du parti « Femu a Corsica » se fait à marche forcée : une journée de travail s’est déroulée le 9 septembre, toujours à Corte. Le congrès fondateur est envisagé pour le 8 octobre. Il s’agit d’être prêt pour les 10 et 17 décembre prochain, jours des deux tours de l’élection de la collectivité territoriale unique qui va remplacer la CTC et les deux départements. Une chose est certaine: l’unité se fera cette fois dès le premier tour entre « Femu a Corsica » de Gilles Simeoni et « Corsica Libera » de Jean-Guy Talamoni. En face, la voie est presque libre : l’espoir de la droite corse, Laurent Marcangeli, 36 ans, actuel maire d’Ajaccio et ancien député passe son tour. Il attendra en embuscade, mais sans animosité aucune, un éventuel échec des nationalistes à pérenniser leur toute nouvelle domination politique sur l’île.

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