C’est un naufrage artistique : Diane de Poitiers, téléfilm estampillé France Télévisions consacré à la pourtant passionnante histoire de l’intrigante en chef d’Henri II, a unanimement provoqué l’hilarité. Le téléfilm de Josée Dayan a soulevé les cœurs, boursouflé, stupide, révisionniste et culminant de bêtise lors d’une interprétation lunaire de Joey Starr, passé en quelques années de « racaille utile du système » à « cabot tragiquement inutile ».
On s’interroge encore aujourd’hui: comment et pourquoi peut-on échouer à ce point? Lorsqu’elle évoque l’histoire de France, la production cinématographique hexagonale semble brutalement frappée d’apoplexie. Doit-on se tourner vers Ridley Scott pour trouver un cinéma à la hauteur de nos héros? Le très francophile réalisateur britannique est en train de peaufiner un Napoléon qu’on annonce forcément grandiose – même si un Napoléon réalisé sous la houlette de la Perfide Albion ne manquera pas de faire grincer quelques dents. Projet qui sonne comme une Arlésienne depuis le script abandonné par Kubrick… On ne doute pas que Scott, bon faiseur, saura aligner quelques chromos spectaculaires. Mais que restera-t-il de l’esprit français, une fois qu’il sera mâchonné par l’accent amerloque de Joaquim « Jaws » Phoenix ? Assurément, pas grand-chose.
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Le cinéma américain est une fabrique industrielle de héros et l’histoire de France est une matière première comme une autre pour lui. Ingrid Bergman, en Jeanne d’Arc revisitée par le dolorisme évangélique de Victor Fleming, vaut bien toutes les Milla Jovovich du monde. La meilleure adaptation des Trois
Mousquetaires ? Celle de Georges Sidney sortie en 1948, un modèle de savoir-faire avec Gene Kelly en d’Artagnan et l’immense Lana Turner en Milady. C’est encore Ridley Scott, qui dans Le Dernier Duel, redonne à l’histoire médiévale française un lustre qu’elle avait oublié. Le duc d’Alençon incarné par Matt Damon, personne n’attendait ça, et pourtant le savoir-faire du Britannique rend la chose curieusement touchante. À mille lieues des plans guindés et grotesques de Diane de Poitiers et autres Abdallah de Bourgogne.
Là où le cinéma américain, par sa nature même, est une machine à « mythification instantanée », le cinéma français n’arrive plus à incorporer l’héroïsme au premier degré. Pire encore, le cinéma « de qualité française » n’envisage plus l’héroïsme que comme une souffrance, voire comme une monstruosité. On cherche en vain, dans les 40 dernières années, des films qui pourraient bâtir un inconscient collectif de l’héroïsme français – mis à part dans de pénibles hagiographies pour ménagères, le plus souvent consacrées à des « héros » tout à fait discutables comme le dernier biografilm sur Simone Veil.
Le cinéma « de qualité française » n’envisage plus l »héroïsme que comme une souffrance, voire comme une monstruosité
Car pour rêver sur son histoire, encore faut-il en avoir les moyens… et pas forcément financiers. Les moyens artistiques, et une forme de culture cinématographique. Hollywood conserve au moins cette appétence pour la technique et pour l’image pure. En France, les producteurs confient souvent ce genre de production à d’improbables tâcherons. On se souvient des navrants gâchis que furent Vidocq ou Belphégor. Quelques contre-exemples, pour- tant: en 2001, Christophe Gans, ancien rédacteur en chef du magazine culte Starfix, biberonné au cinéma d’action hong-kongais, livre avec Le Pacte des Loups une œuvre audacieuse qui se propose d’hybrider parfaitement le kung-fu, la bande-dessinée décomplexée et le film en costumes. Le résultat est d’une cohérence stupéfiante et reste une rare tentative, de « rêver sur l’histoire ». Même chose pour Au Revoir, là-haut, d’Albert Dupontel: c’est uniquement en s’appuyant sur une mise en scène à l’anglo-saxonne, proche de Terry Gilliam, que le réalisateur français a pu donner enfin à la Grande Guerre la patine d’une mythologie exemplaire. Dont l’ambition, dans ses meilleurs moments, renverra même au cinéma-monstre d’Abel Gance.
Le Nyctalope contre Batman
Il existe probablement quelque part une réalité parallèle où la France a arraché l’Amérique des mains cupides du Britannique. Dans cet univers, il y a fort à parier que Marvel et DC Comics relaieraient les aventures d’étranges personnages masqués aux noms poétiques, qui fleurent bon les Années folles : Félifax, l’Oiselle ou le Nyctalope. Ces trois super-héros qui semblent tout droit sortis d’une uchronie ont pourtant bien existé : au début du siècle, dans le sillage des feuilletons populaires (Les Mystères de Paris), de jeunes romanciers rêvent déjà les aventures de quelques solitaires masqués, dans un univers urbain alors en plein essor ; qui devient un nouveau terrain d’aventures, une nouvelle énigme à élucider. Jean de la Hire, Paul Féval ou Renée Gouraud d’Ablancourt sont ces créateurs oubliés qui ont pourtant contribué à bâtir l’imagerie moderne du super-héros, et ce bien avant l’âge d’or du comics américain. Il est peut-être temps de rétablir cette vérité : non seulement Hollywood a tout piqué au grand cinéma français des années 20 et 30, mais en plus le génie français avait déjà sorti de l’ombre des super-héros canoniques. MO
* Pour creuser un peu le sujet : Super-héros, une histoire française de Xavier Fournier (Huginn & Muninn)





