NOUVEAUX POÈTES ANGLAIS
L’ÎLE REBELLE, ANTHOLOGIE DE POÉSIE BRITANNIQUE AU TOURNANT DU XXIè SIÈCLE, Choix et traduction de MARTINE DE CLERCQ, préface de JACQUES DARRAS, Poésie/Gallimard, 560 p., 15 €
Qu’en est-il de la poésie outre-Manche depuis ce début du XXIe siècle ? L’état des lieux est d’autant plus intrigant, pour nous, que la poésie française, à quelques exceptions près, est toujours à peu près moribonde depuis quarante ans. Justement, le contraste est saisissant. D’abord, par l’importance de la scène poétique britannique comparée à la nôtre : la poésie conserve là-bas un statut officiel grâce au poète lauréat de la couronne, pensionné par elle après avoir reçu un cadeau de bienvenue de six cents bouteilles de sherry, poète qui continue de scander les grands événements du royaume (ainsi Simon Armitage a-t-il écrit « Floral Tribute » en hommage à la reine défunte) – tout le monde n’a pas la chance de vivre en régime monarchique. Ensuite, son actualité est beaucoup mieux relayée qu’en France, songeons que le supplément littéraire du Times publie à chaque livraison deux poèmes inédits. Mais un autre aspect, plus purement artistique, assure sans doute cette vitalité. Loin de la tonalité française souvent très expérimentale, hermétique, pompeuse heideggerienne, abstraite, comme faite par des linguistes ou des ordinateurs, et qui ne passionne plus qu’une sphère de spécialistes, la modernité anglaise, héritière de Pound et Williams, d’une veine « objectiviste », maintient une dimension narrative, tout en parvenant à offrir des perspectives nouvelles, des rythmes inédits, des images strictement contemporaines. Esprit du temps oblige, le critère de cette sélection substitue, au seul impératif d’excellence, le poids du « paritaire » et du « diversitaire » ; c’est dommage, mais le panel nous permet en tout cas de mesurer la richesse et la variété des poètes britanniques. Entre la veine comique et triviale, assez insupportable, de certaines poétesses, et, à l’inverse, les nébulosités pseudo- métaphysiques de plusieurs poètes fastidieux, on découvre régulièrement des pièces splendides, de Hugo Williams, d’Anne Stevenson, de Penelope Shuttle, de George Szirtes, avec des trains, des incinérateurs, des tickets de bus, de la pluie et des âmes vibrantes qui témoignent que de l’autre côté du Tunnel, les muses émettent encore. Romaric Sangars

POLAR XXL
LE CIMETIÈRE DE LA MER, ASLAK NORE, Le Bruit du monde, 500 p., 24 €
Ex-écrivaine dépressive et matriarche d’une grande famille d’industriels norvégiens, une vieille dame met fin à ses jours sur la propriété familiale, laissant deux mystères à ses héritiers : un testament introuvable, et un sulfureux manuscrit sur les origines de la fortune familiale, lié à des comportements pas clairs pendant l’Occupation. Son fils se démène pour étouffer l’affaire, son neveu, membre de la branche déshéritée du clan, prépare une vengeance… Ce polar scandinave XXL mélange une saga familiale et un sujet historique (la Collaboration en Norvège), avec des ramifications inattendues – la guerre en Afghanistan, l’activité occulte des services de renseignements, l’influence des groupes privés dans la diplomatie. Impressionnant au début, le récit devient ensuite plus brouillon, avec ses coups de théâtre à répétition. Reste un honnête polar qui mélange les codes du feuilleton et l’énergie des séries Netflix, par un surdoué du genre qui, avant l’écriture, a connu le front dans les troupes d’élite en Bosnie et tâté du journalisme au Moyen-Orient. Jérôme Malbert

INATTENDU
GLORIA, GLORIA, GRÉGORY LE FLOCH, Christian Bourgois, 216 p., 19 €
Couvert de prix pour ses deux premiers livres, en particulier De parcourir le monde et d’y rôder (Wepler, Décembre), Grégory Le Floch publie cet hiver un roman étonnant, portant sur un sujet bizarre et rarement abordé en littérature : l’attirance physique pour les corps délabrés. Le texte est en deux volets. Côté pile, le journal intime d’un jeune homme en Italie, en 1949, qui raconte ses séances d’amour avec des vieillards, d’autant plus excités par eux qu’ils sont en ruines. Côté face, le récit de sa petite-fille âgé de trente ans, de nos jours, partie sur ses traces sur l’île d’Elbe, à la recherche de la grotte où il s’est réfugié après avoir été chassé de chez lui par une foule horrifiée… La force du récit tient à la crudité de la confession du grand-père, qui décrit tout, et à l’atmosphère onirique du récit de la narratrice, qui capte la palette des couleurs et des lumières de cette partie du monde, solaire, maritime et minérale. Un livre inattendu, imprévisible et sensoriel. Bernard Quiriny

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ANNÉES SOMBRES
AVALANCHE, RAPHAËL HAROCHE, Gallimard, 224 p., 18,50 €
Certes, le chanteur Raphaël, à l’écrit, ne se vautre pas dans la retentissante médiocrité d’un Mathias Malzieu ou d’une Olivia Ruiz, de là à parler d’un « premier roman vertigineux dont on peine à se déprendre » comme Pauline Leduc, dans L’Express, de comparer le chanteur à Salinger comme le JDD ou de parler du « roman de ce début d’année » comme Emmanuel Kherad sur France Inter, il faudrait peut-être se calmer. Néanmoins, le livre de Raphaël Haroche, qui peint le quotidien de deux frères envoyés dans un pensionnat suisse de grands privilégiés après la mort de leur mère, en 1989-1990, se montre assez bien construit, correctement écrit en dépit de quelques métaphores foireuses, et déploie surtout une belle atmosphère sensible, crépusculaire, où l’adolescence apparaît comme un basculement cruel, une perte de repères amenant des abandons sordides, avec un bouleversement historique en arrière-plan et un lien fraternel émouvant au milieu. Un début donc très honorable. RS

USHER AU CARRÉ
AU BORD DU LIT, EMMANUEL RÉGNIEZ, Le Tripode, 120 p., 15 €
Ce mince volume comprend une novella d’Emmanuel Régniez, sur une soixantaine de pages, et la « Chute de la Maison Usher » de Poe, dans la traduction de Baudelaire, sur les quarante pages restantes. On se dit au début que c’est gonflé, puis on réfléchit : puisque le texte de Régniez est hanté par celui de Poe, pourquoi ne pas aller au bout de la logique et exhiber ce dernier, comme un soutien nécessaire, un support, une matrice ? Vu sous cet angle, ce n’est plus une facilité, ça devient un objet singulier… D’autant plus singulier que le texte de Régniez fait parler Claude Debussy, aux prises, à la fin de sa vie, avec un cancer du rectum qui le détruit, et avec un projet d’opéra inspiré de la « Maison Usher », qu’il n’achèvera jamais. En résulte une confession-méditation sur la souffrance, l’idée fixe et la présence au monde, écrite en un style litanique et hypnotisant, caractéristique de Régniez. JM

LA GRANDE ARNAQUE DE LA CONTRE-CULTURE
DOSSIER TROCCHI, CHRISTOPHE BOURSEILLER, La Table Ronde, 144 p., 16 €
À travers la figure oubliée d’Alexander Trocchi, un Écossais compagnon de route des situationnistes, Christophe Bourseiller, experts en destins occultes et baroques, ranime la fièvre d’une époque qui, culturellement, « mythologiquement » pourrait-on même dire, enfanta la nôtre. Beau, chic, séduisant et talentueux, voué à faire de sa vie une œuvre d’art, Trocchi la gâcha surtout par l’héroïne, la luxure et la fuite en avant, réussissant toutefois deux ou trois livres, à promouvoir « Sigma », un projet artistique mondial qui demeura à l’état de slogan, et à fasciner quand même Beckett et Patti Smith, Burroughs et Jim Morrison, Debord et John Lennon, Sartre et Leonard Cohen. Au croisement des avant- gardes parisiennes, new- yorkaises ou londoniennes, des anciens poètes maudits et des nouvelles rock stars, Trocchi, qui a tout d’un Jacques Rigaut de l’autre après-guerre, se situe comme à équidistance de la culture élitiste et de la pop culture, de la poésie et de la farce, de la révolte et du néant. Non seulement Bourseiller en croque la trajectoire d’une manière vive et frappante, mais il parvient à jeter un regard particulièrement stimulant sur sa « cible » et son époque, en révélant ses charmes comme ses revers sordides, et alors que nous baignons toujours, aujourd’hui, dans les fantasmes qu’elle a générés. Fascinant. RS

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MÉLANCOMIQUE
L’INVENTION DE L’HISTOIRE, JEAN-CLAUDE LALUMIÈRE, Le Rocher, 200 p., 18 €
Découvert voici douze ans avec Le Front Russe, Jean-Claude Lalumière s’est spécialisé dans la comédie. Pouvait-il en être autrement, avec un nom pareil ? L’Invention de l’histoire est peut-être son meilleur roman. Il s’y appuie sur une histoire vraie désopilante, tout en se gardant d’en faire le cœur du récit. Cette histoire, c’est celle d’André Poisson, le ferrailleur qui, en 1925, crut avoir acheté la tour Eiffel aux enchères à un arnaqueur de génie. Le héros, Thomas, est son arrière-petit-fils, et n’est guère plus brillant : chômeur, près de divorcer, gentiment paumé. La tentation a dû être forte pour l’auteur de centrer le récit sur André, mais Lalumière en fait plutôt l’arrière-plan des mésaventures de Thomas, anti-héros sympathique et désabusé, doué pour déceler le potentiel comique des ratages de sa vie quotidienne. Tout ceci donne un roman bien tourné, garni de clins d’œil (Maurice Pons, Chabrol…), rempli d’une mélancolie rentrée qui fait qu’on ne sait jamais s’il faut rire ou pleurer. BQ

L’ÊTRE PAR L’ART
SOLSTICES, STÉPHANE BARSACQ, Corlevour, 208 p., 17 €
Avec Solstices, qui fait suite à Mystica et Météores, Stéphane Barsacq a la folle ambition de nous propulser par la littérature et l’art au-delà de nous-mêmes. Comme Thibon, il cultive l’aphorisme. Quand on a beaucoup lu et beaucoup aimé, il faut opter pour la discrétion des anges. Comme Suarès, il se fait passeur et nous offre Baudelaire, Rimbaud, Weil, Cioran, Mozart, Artaud… Tous ceux qu’il voudrait voir comme nos alter ego à travers leurs œuvres. Avec ses odes à la musique, à la poésie, à la littérature, à la pensée, Solstices nous amène à sortir de la grotte comme un philosophe ivre de poésie et de musique, et à se poser la question de l’être, ou plus exactement de l’ambition d’être. Barsacq parle avec autorité mais pas en sage, il est toujours fol en quelque chose et organise le narthex, le parvis des gentils des arts et lettres, des lecteurs de bonne volonté, pas pour convaincre mais par nécessité. « Le grand secret est qu’il ne s’agit pas d’écrire, mais d’être écrit ». Richard de Sèze

EXOTIQUE ET CHIC
LE MONDE EN PASSANT, PIERRE LOTI, Calmann-Lévy, 384 p., 20,90 €
À l’occasion du centenaire de la mort de Pierre Loti, son éditeur historique, Calmann-Lévy, propose un florilège de ses reportages de par le monde, réunis et préfacés par Alain Quella- Villéger et Bruno Vercier. De l’Île de Pâques visitée par le jeune sous-officier de la Marine de 1872 à Venise peinte durant la Grande Guerre par l’ancien capitaine de vaisseau et écrivain à gros tirages, la variété de paysages, de peuples, de coutumes et d’atmosphères déployée dans ces pages est proprement vertigineuse. Le monde est aperçu dans un relief depuis disparu, une première élite européenne, distinguée, élégante, cultivée (mais aussi brutale et cynique, parfois), en enregistre les violents contrastes avant d’être uniformisé. Avec son style tout autant précis et rigoureux que vif et éblouissant, Loti conçoit de superbes pièces littéraires à partir d’un matériau fantastique, nous entraînant dans tous les recoins du monde, au milieu d’une tribu en Terre de feu comme dans un bal impérial au Japon. Il s’autorise même des tournures d’une ironie Grand Siècle parfaitement irrésistibles : « Mais nous vîmes aussi déchiqueter deux pingouins, que ces gens pressés par la faim n’avaient pas jugé nécessaire de faire cuire ». Follement universel, merveilleusement français. RS






