Skip to content

In God We Trust : vers un ordre postlibéral ?

Par

Publié le

10 mars 2023

Partage

Et si notre salut venait d’outre-Atlantique ? Souvent réduits aux délires progressistes, les États-Unis sont aussi le théâtre d’une réaction intellectuelle très critique à l’égard du libéralisme et qui cherche à fonder un ordre politique soucieux du bien commun. Impliqué dans nombre de ces initiatives, Gladden Pappin nous présente de l’intérieur cette mouvance dite postlibérale.
Rushmore

Gladden Pappin est professeur de politique à l’Université de Dallas et chercheur invité au Mathias Corvinus Collegium de Budapest.

On dit souvent qu’il n’existe pas de vraie droite aux États-Unis et que le conservatisme américain se réduirait à la défense du libéralisme – malgré les protestations de théoriciens comme Russell Kirk. Il faut dire que les États-Unis n’ont pas été épargnés par la trajectoire générale du libéralisme progressiste, et qu’ils sont même la source principale de ses développements les plus radicaux, souvent issus du monde des affaires que le Parti républicain a soutenu.

Cette dernière décennie, il est toutefois devenu évident que le consensus « libéral conservateur » ou « libéral de droite » américain n’a rien conservé. La définition traditionnelle de la famille a été détruite, la propagande sexuelle s’est déchaînée sur les enfants, les industries ont déménagé en Chine et les présidents républicains ont mené des « guerres éternelles » qui ont écorné la crédibilité américaine. En réaction, la droite intellectuelle américaine a changé profondément en quelques années. Elle a commencé à construire un cadre intellectuel nouveau pour critiquer notre régime libéral, pour proposer aussi de nouvelles approches du droit et des politiques publiques afin de réorienter l’action de l’État en faveur de la préservation du mode de vie traditionnel.

Lire aussi : Éditorial idées de mars : Times They Are a-Changing

Plusieurs termes sont utilisés pour décrire ce mouvement. Le terme le plus courant est « post- libéral », indiquant que nous rejetons les hypothèses et prescriptions libérales. D’autres parlent de « conservateurs du bien commun », pour préciser que nous sommes de droite mais soucieux du bien commun plutôt que de la liberté individuelle. Dans le contexte religieux, on nous qualifie parfois d’« intégralistes », non que nous soyons lefebvristes, mais parce que nous pensons que la sécularisation moderne est un échec. Un mouvement connexe appelé « conservatisme national » est apparu, dans le but d’unifier les forces poli- tiques nationales autour d’un socle commun.

Comme pour tant d’autres changements, 2016 a été un moment décisif. Malgré ses nombreux défauts, la candidature de Trump (combinée au Brexit) a brisé l’orthodoxie républicaine Reagan/ Bush. Le Parti républicain était traditionnellement celui des grandes entreprises et du libre-échange, avec une pincée de conservatisme social. A contrario, Trump a déclaré que le libre-échange était un échec et a voulu restaurer notre puissance industrielle dans les secteurs stratégiques. De même, il a rejeté avec force la politique étrangère néoconservatrice de Bush.

Tout repenser pour le bien commun

Sur le plan intellectuel, une première pierre a été posée par American Affairs, trimestriel que j’ai lancé avec Julius Kerin en 2017, dont l’objectif était de promouvoir les thèmes essentiels de la souveraineté politique et économique. Nous soutenions alors que la droite américaine devait définir un rôle pour l’État et aspirer à gouverner – alors que la plupart des organismes « de droite » ont jusqu’alors promu une approche libertarienne. Cette initiative a conduit à faire de la politique familiale et de la politique industrielle des outils essentiels d’une future droite de gouvernement. Les conservateurs américains plus âgés étaient anti-avortement mais n’offraient aucune aide aux familles autre que des réductions d’impôts. De même, ils plaidaient pour un allègement des charges des entreprises, mais évitaient scrupuleusement de revendiquer l’intervention de l’État pour préserver les secteurs stratégiques.


Les postlibéraux cherchent à revenir aux traditions antérieures qui mettent l’accent sur le bien commun et utilisent la politique pour protéger, défendre et orienter la société vers le bien

Cependant, les critiques du libéralisme moderne couvaient depuis longtemps. Parmi les plus notables figurent Alasdair MacIntyre, qui a mis l’accent sur une récupération de la vertu aristotélicienne, et Leo Strauss. Dès les années 1980, Michael Sandel a contesté la théorie politique libérale de John Rawls en mettant plutôt l’accent sur les obligations non choisies et les limitations « communautaires » du marché libre. Le Royaume-Uni a également développé ses propres critiques du libéralisme, avec les travaux du théologien anglican John Milbank ou du philosophe John Gray, mais ce postlibéralisme britannique relève plutôt du socialisme chrétien. Au sein de la philosophie politique catholique, Pierre Manent a été un point de contact important entre les penseurs français et américains, mais il est resté un critique amical du libéralisme dans la lignée de Tocqueville. Les postlibéraux de droite ont des liens fructueux avec chacun d’entre eux, mais ils adoptent une approche politique plus solide, sont ouverts aux stratégies politiques et sont sceptiques quant à la permanence du libéralisme. Surtout, ils mettent fortement l’accent sur les objectifs catholiques classiques.

Cette nouvelle approche catholique a commencé à prendre forme il y a une dizaine d’années. Dans un article de 2014 pour American Conservative, Patrick Deneen décrivait le point de vue politique dominant des catholiques aux États-Unis – notamment ceux qui gravitent autour du magazine First Things. De leur point de vue, les fondements de la démocratie libérale américaine sont bons mais se sont altérés au fil du temps, et il faudrait dès lors leur adjoindre des engagements moraux catholiques pour consolider le régime. Deneen et le groupe émergeant de catholiques plus radicaux ont rejeté ce point de vue, critique qui a culminé en 2018 dans son livre historique Pourquoi le libéralisme a échoué.

Pour la plupart des postlibéraux, le libéralisme est un système politique fondé sur des hypothèses radicalement nouvelles à propos de la nature humaine et de la politique, hypothèses qui font de la libération continue des normes non choisies un impératif social et politique. Maintenant que le système n’inspire plus la loyauté des citoyens ordinaires, qu’il est incapable de tenir ses promesses fondamentales de sécurité et de prospérité, les postlibéraux cherchent à revenir aux traditions antérieures qui mettent l’accent sur le bien commun et utilisent la politique pour protéger, défendre et orienter la société vers le bien.

Lire aussi : [Idées] Peut-on encore être conservateur ?

Parallèlement, le père Edmund Waldstein, un moine cistercien d’origine américaine vivant en Autriche, a cherché à revivifier la théologie politique catholique avec son site Web The Josias. Il a notamment réorienté l’« intégralisme » vers le rejet du libéralisme, affirmant que l’ordre temporel doit toujours être subordonné aux préoccupations spirituelles. Dans cette veine, parmi les écrivains influents figure aussi Chad Pecknold, un théologien de l’Université catholique d’Amérique.

Au cours des cinq dernières années, ces différents volets – théologie, théorie politique, économie et droit – se sont réunis et se sont cristallisés en un certain nombre de projets. Depuis son poste à l’école de droit d’Harvard, Adrian Vermeule a cherché à introduire dans le droit américain les traditions du droit romain, avec son orientation vers le bien commun. Un modeste mais influent mouvement juridique a vu le jour autour du blog Ius et Iustitium et de son livre très discuté, Common Good Constitutionalism.

L’année dernière a également vu la naissance de deux nouvelles publications. Sohrab Ahmari et Matthew Schmitz ont cofondé le magazine Compact pour défier l’orthodoxie conservatrice sur l’économie politique, promouvant une vision plus proche de Rerum novarum que des groupes de réflexion républicains. Et, avec les professeurs Deneen, Pecknold et Vermeule, j’ai cofondé Postliberal Order, un site consacré à l’analyse du déclin de l’ordre libéral et au retour à notre héritage classique, catholique et européen pour restaurer la bonne politique.

Viktor Orbán et Joseph de Maistre

Notre attention s’est également tournée vers l’exemple hongrois, puisque Viktor Orbán semble avoir arrêté la vague libérale et commencé à construire un pays conservateur. Au pouvoir depuis 2010, il est clair que la direction hongroise n’est pas simplement un coup de chance, mais une expérience réussie. Du point de vue américain, la droite européenne semble plus à l’aise avec l’État et l’utilisation du pouvoir pour atteindre des objectifs conservateurs. La politique familiale hongroise lancée par Katalin Novák illustre cette tendance, tout comme le scepticisme de la Hongrie face à l’expansion illimitée de l’influence libérale occidentale.


Pendant des décennies, les conservateurs américains ont négligé de développer une élite intellectuelle désireuse de gouverner

Les jeunes catholiques s’intéressent désormais beaucoup plus aux traditions catholiques réactionnaires de la France, ainsi qu’aux personnalités politiques européennes de droite. Ils préfèrent Joseph de Maistre et Louis de Bonald à Edmund Burke et Adam Smith; ils préfèrent la liturgie respectueuse, telle la messe traditionnelle en latin. Alors que le légitimisme ne joue naturellement aucun rôle dans la politique américaine, les jeunes intellectuels catholiques sont beaucoup plus susceptibles de flirter avec le royalisme qu’il y a vingt ans. Avec l’échec de la démocratie libérale et la nécessité de trouver des alternatives, qui peut dire qu’un roi ne serait pas le réformateur nécessaire ? Des étudiants catholiques favorables à cette idée participent à l’école d’été Pro Civitate Dei que je coorganise près de Toulon chaque mois de juin.

Bien que les propositions de politique publique du postlibéralisme se chevauchent parfois avec le populisme, la théorie catholique postlibérale n’est pas un mouvement populiste. Adrian Vermeule aime à dire qu’un changement politique efficace peut se faire « du haut vers le bas et de l’intérieur vers l’extérieur », c’est-à-dire avec un leader fort et des administrateurs efficaces. Les intégralistes sont également friands du dicton de Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la France : « Quatre ou cinq personnes, peut-être, donneront un roi à la France ». Pendant des décennies, les conservateurs américains ont négligé de développer une élite intellectuelle désireuse de gouverner. Résultat, la droite est dominée par des personnalités médiatiques qui transforment des mouvements politiques intéressants en des stéréotypes bruyants mais politiquement bénins. En conséquence, les postlibéraux insistent sur la nécessité d’éduquer les futurs participants à la vie politique.

D’un point de vue intellectuel, la droite postlibérale et intégraliste a fait de grands progrès ces dernières années. Les critiques que quelques-uns d’entre nous formulions en privé il y a quelques années sont désormais reprises par de jeunes intellectuels. Surtout, ce changement reflète le sentiment croissant à l’échelle mondiale que les attentes post-guerre froide envers l’ordre libéral étaient erronées. Ce sont les traditionalistes et les réactionnaires qui ont bien senti que le nouvel ordre était insoutenable et que la nature humaine aurait sa revanche.

Lire aussi : Sir Roger Scruton : the conservateur

Certes, des organisations généreusement dotées et exonérées d’impôt telles que l’American Enterprise Institute et l’Heritage Foundation exercent une mainmise sur la droite américaine, et essayent d’ériger un cordon sanitaire contre ces efforts insurgés. Mais la nécessité de revenir aux sources de la force européenne est évidente, d’où le vif intérêt pour la tradition catholique, le droit romain et le souci du bien commun. Pendant des décennies, en raison de leurs fortes traditions intellectuelles et de leurs compétences en politique et en droit, les catholiques ont joué un grand rôle dans la vie politique américaine. Avec le postlibéralisme, le virage à droite des catholiques se fait déjà sentir dans les couloirs du pouvoir. Si Dieu le veut, cela portera ses fruits – et le resserrement des liens entre conservateurs américains et français en fera partie.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest