L’éboueur est celui qui éboue, ébouer signifie ramasser les boues, les boues sont un mélange dégoûtant de terre, d’eau et d’immondices – seules matières à ramasser, désormais, dans nos rues pavées, goudronnées, fléchées et apaisées. L’éboueur ne restaure pas les rues dans leur splendeur première, il évacue les poubelles et ramasse les encombrants. Son métier, aux yeux des petits garçons, est de moins en moins attrayant car ils sont finis les jours où les éboueurs, accrochés d’une main à l’arrière de leurs camions bruyants, apparaissaient comme des acrobates modestes, exécutant avec naturel des figures incroyables comme de bondir du camion en marche ou de laisser pendre une de leurs jambes dans le vide, avec une négligence étudiée. On ne voit plus non plus les débris jaillir des poubelles vidées dans un grand élan, avant que les formidables mâchoires ne les écrasent sous nos yeux ; passaient rapidement devant nous têtes de poisson et bouteilles de verre, restes de lentilles et boîtes de conserve, queues de poireaux et marcs de café ; et l’éclat argenté, parfois, d’un couvert.
Ils sont les gardiens du quotidien. Ils font en sorte que rien, constamment, ne se passe ou s’efface
On était déjà loin d’Hercule nettoyant les écuries d’Augias, on est désormais dans le technico-standardisé à l’aide de poubelles normées et pucées, de hayons mécanisés et de bennes opaques. Est-ce à dire que le progrès, ayant posé sa marque maléfique là comme ailleurs, là comme ailleurs, y a détruit aussi toute dextre saveur ? Lisons la fiche descriptive de la fonction d’éboueur.e (sic) de la ville de Paris. Quelles fonctions remplit l’éboueur ? « Collecte des déchets et enlèvement des objets encombrants, balayage et lavage des trottoirs, déblaiement des marchés » et, saisonnières missions, « ramassage des feuilles mortes, déblaiement des neiges et glaces. » J’aime ce pluriel « des neiges et glaces » qui donne une belle ampleur poétique à la chose. J’aime que les saisons soient inscrites dans une fiche de poste. J’aime qu’on déblaie les marchés. J’aime cette flotte de petits véhicules qui ressemblent à de gros insectes. J’aime surtout que l’éboueur maintienne la propreté.
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Il y a dans cette maintenance la négation même de cette folie progressiste du changement permanent. L’éboueur restitue en permanence la ville à elle-même, une tâche à cent lieues du prurit permanent d’innovation – forcément solidaire et inclusive – qui démange les troupes hidalguiennes. Les éboueurs prennent soin des choses, des lieux et des espaces. Ils sont les gardiens du quotidien. Ils font en sorte que rien, constamment, ne se passe ou s’efface, avec des gestes banals, tout au service de la continuité qui n’est pas l’immobilité mais la substance même des choses. « Maintenir consiste bien à faire exister les choses plutôt qu’à veiller à leur simple perpétuation », comme disent Jérôme Denis et David Pontille. C’est grâce aux éboueurs que l’on peut se promener dans Paris (et sans doute ailleurs) en se sentant évoluer « dans l’aire résonnante et vide d’un matin spacieux, glacial et pur » et réitérer cette expérience. Gardiens modestes d’une permanence essentielle, les éboueurs sont de droite.





