Voilà que nous apprenons que Roald Dahl, qui n’avait pas que des mérites (il était anglais et antisémite), a été corrigé – réécrit, plutôt ; inclusivé, en un mot. Augustus Gloop, le jeune garçon glouton de Charlie et la chocolaterie, n’est plus gros, fat. Il est énorme, enormous. Augustus Gloop était auparavant un enfant anglais sans retenue et grassouillet. Il est désormais un enfant à l’embonpoint extraordinaire, excédant toutes les normes habituelles (je m’inspire du dictionnaire Webster). Pourquoi « énorme » est-il moralement préférable à « gros » ? Parce que l’énormité extraordinaire prouve, d’une certaine manière, que la taille d’Augustus est bien plus l’expression d’une nature essentiellement viciée que d’une tendance physique à prendre du poids quand on s’empiffre d’une nourriture trop riche, anglaise de surcroît. Si Augustus est énorme, monstrueusement gros, alors les petits gros normaux, même anglais, sont exonérés de tout reproche. À franchement parler, je trouve qu’on n’est pas allé assez loin dans la réécriture de Dahl. Il est évident que les obèses peuvent désormais à bon droit se sentir visés par la nouvelle version de Charlie et la chocolaterie et ses réjouissantes autant que révoltantes cruautés.
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Pourquoi les gardiens de la PurLangue, qui est la langue des Purs, celle de ceux qui marchent sur terre comme des anges souriants armés de l’épée flamboyante de la vertu en détruisant miséricordieusement les haineux, pourquoi diable ont-ils risqué la stigmatisation des obèses ? Une édition entièrement révisée de Dahl est-elle en préparation où Augustus, désormais appelé Augustæs et ressemblant à une version pré-adolescente d’Yseult, prendra possession de la chocolaterie avant de former un trouple polyamoureux avec une douzaine d’Oompas-Loompas ? Tout est possible. Mais ceci est une autre histoire. Revenons à « gros ».
Je déclare solennellement que gros, corpulent, joufflu, potelé, pansu, épanoui, empâté et énorme, et tous les synonymes qu’il vous plaira, se valent et ont droit de cité
Le gros est aimable. L’acteur bien enveloppé est une tradition hollywoodienne antique et respectable. Sancho Panza est un homme aimable, frère Jean des Entommeures aussi, M. Lepage, du Confort intellectuel, est rebondi et intelligent, Alceste, du Petit Nicolas, est un bon camarade, les schtroumpfs sont dodus, Gérard Larcher – finalement, non, je crois nous pouvons nous passer de Larcher. Car le problème n’est pas celui de « gros » mais de pouvoir imaginer ce que l’on veut. Nous avons le droit d’imaginer des gros charmants, de maigres crapules, des femmes hideuses, des éphèbes idiots, des bossues cruelles et tout ce que notre fantaisie nous autorise, ornithorynques parlants, cygnes couronnés, hirsutes tout-puissants et députés honnêtes. Et personne n’a le droit de nous expliquer que nos imaginations n’ont pas droit de cité au prétexte dément qu’une bossue, un éphèbe, une harpie ou un cygne se sentiront expressément visés et dénigrés, eux, eux précisément, avec leur âge légal et leur numéro de compte bancaire. Je déclare solennellement que gros, corpulent, joufflu, potelé, pansu, épanoui, empâté et énorme, et tous les synonymes qu’il vous plaira, se valent et ont droit de cité et je proclame leur empire inaliénable sur toutes les langues, tous les livres, tous les articles et tous les propos. Parce qu’un vocabulaire riche et nuancé est de droite et que vouloir le réduire à un idiome décharné et affadi est de gauche.





