D’un charme étrange
Toutes les personnes, Raphaël Meltz, Stock, 162 p., 18,50 €
Les romans de Raphaël Meltz ne ressemblent à ceux de personne. Son nouveau commence par l’interview d’un humoriste, Maxence, dit Max. Il parle de lui, de son métier, Narcisse mais pas trop; Meltz transcrit ses propos tels quels, sans rectifier l’oralité. L’intervieweuse, Marcia, est une sociologue spécialisée dans le rire à notre époque. Max révèle à Marcia qu’il a eu un modèle, un humoriste génial nommé Michel Le Fou, un type à part, décalé, poète, suicidé il y a longtemps. Or Marcia a bien connu Michel: elle a même vécu avec lui… Étrange roman sur un trio, deux hommes et une femme, deux vivants et un mort, le mort dont la présence prend beaucoup de place dans l’histoire entre les vivants – car Max et Marcia, forcément, tombent amoureux. Le tout est placé sous le signe de l’humour et du rire omniprésents alors que le ton n’est pas du tout à la rigolade. Presque expérimental dans sa construction, ou ludique, ce roman semble balancer entre la spéculation et l’affect, indécision qui le rend insaisissable mais qui n’est pas sans charme. Jérôme Malbert

On aurait aimé l’aimer
Femmes sur fond blanc, Jean-Noël Orengo, Grasset, 416 p., 24 €
Orengo retrouve le Sud-Est-asiatique de La Fleur du capital dans ce livre qui raconte l’histoire de… Paul Gauguin, mais attention: un autre Gauguin, né en 1968, installé non à Tahiti, mais en Thaïlande. Ses peintures de filles thaïs lui valent le même genre d’accusation – racisme, sexisme, colonialisme, etc. – qu’au « vrai » Gauguin ses tableaux de Tahitiennes. Femmes sur fond blanc est passionnant par certains aspects, de fond (la critique du wokisme) et de forme (Orengo construit son livre comme un architecte, emboîte les récits, fabrique des sous-ensembles, découpe, jette des passerelles, etc.). Son écriture de l’excès s’avère hélas fatigante: le style est surabondant, saturé d’adjectifs; l’insistance sur l’ambiance obscène de Bangkok, matérialisée par un torrent de mots crus, tourne à la complaisance et devient lassante, voire écœurante. Le livre y gagne un côté monstrueux, fascinant, mais il perd son lecteur, à la fois impressionné, ennuyé, et frustré – ça arrive – d’un livre qu’il aurait aimé aimer. Bernard Quiriny

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Comédie pédagogique
Un vrai dépaysement, Clément Bénech, Flammarion, 304 p., 19,50 €
Le jeune Romain d’Astéries, en pleine rébellion contre sa famille bourgeoise bordelaise et l’instruction classique fascistoïde, s’apprête à partir en Guyane pour sa première année en tant que professeur de français. Pétri de théories pédagogiques progressistes, naïf, tête-à-claques et présomptueux, Romain est brisé dans son élan néo-apostolique quand le logiciel censé homologuer son vœu l’envoie finalement dans un petit village auvergnat où il va vivre un dépaysement très différent de celui auquel il aspirait. La principale qui ne jure que par Jules Ferry, son hôte qui l’initie à l’exotisme insoupçonné de l’Auvergne, ses initiatives transdisciplinaires qui finissent par lasser tout le monde… Romain va enfin rencontrer l’Autre, beaucoup plus proche et beaucoup moins lisse qu’il l’aurait imaginé. Après Patrice Jean cet automne (Rééducation nationale), Clément Bénech s’empare de la guerre civile pédagogique qui agite l’Éducation nationale pour tisser une comédie habile et cocasse remplie de paradoxes et de clins d’yeux, bien rythmée et d’une écriture précise. En supplément, on trouve même un bel hommage à l’Auvergne. Romaric Sangars

Cosmopolite de luxe
Le vert paradis, Victoria Ocampo, 216 p., 20 €
Sous ce titre sont réunis deux livres de Victoria Ocampo: 388171 T.E. Lawrence d’Arabie, un essai sur son idole T.E. Lawrence, et Le Vert paradisproprement dit, recueil de textes et conférences sur ses lectures d’enfance, les romanciers anglais, les écrivains français, et la façon dont les livres façonnent notre rapport au monde, surtout ceux qu’on lit à l’âge tendre. Des pages écrites en français, la France étant, comme elle l’explique à la fin, son deuxième pays de cœur, où elle a vécu « matériellement d’une façon intermittente, spirituellement d’une façon continue ». La directrice de Sur qui connaissait tant de pays, par littérature interposée ou en personne, était spécialement bien placée pour émettre des considérations comme celle-ci, trouvée dans une note de sa conférence de 1940 sur les livres anglais: « La silliness anglaise amuse, tandis que la bêtise française (un Français n’a pas le droit d’être bête) et la tonteria espagnol (Dieu qu’elle est lourde !) exaspèrent. » Bernard Quiriny

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Pour fans de Stevenson
Journal de la construction d’un phare, R.L Stevenson, Paulsen, 250 p., 21 €
Attention, Journal de la construction d’un phare (Records of a Family of Engineers) n’est pas exactement un « inédit de Stevenson »: il s’agit en fait d’un travail inachevé sur lequel l’auteur de Dr Jekykll & Mister Hyde a planché au cours des années précédant sa mort en 1894, et qui a été publié deux ans plus tard. La plus grande partie du volume est composée du journal qu’a tenu son grand-père Robert Stevenson (1722-1850), ingénieur civil écossais spécialisé dans la construction de phares, pendant la construction du phare de Bellrock en 1807, édifié sur un îlot rocheux en mer du Nord, dans des conditions incroyablement difficiles – l’îlot est immergé vingt heures par jour ! Robert Louis Stevenson s’est contenté d’ajouter à ce document une centaine de pages sur l’histoire de sa famille et sur son grand-père, ce qui tend à réserver ce livre à deux publics, les fans de Stevenson et les passionnés d’architecture maritime. Allez savoir si ces derniers ne sont pas plus nombreux qu’on ne croit. Bernard Quiriny

Beau mais inoffensif
Les guerres précieuses, Perrine Tripier, Gallimard, 185 p., 18 €
La blanche de Gallimard est en train de se spécialiser dans un type très particulier de littérature: une littérature de déférence. C’est-à-dire joliment empaquetée et tout à fait inoffensive. Ce premier roman signé par une Rennaise de 24 ans n’échappe pas à la règle. En imaginant une vieille femme qui raconte son enfance, à travers l’image d’une maison familiale entrevue comme un cristal mémoriel, Perrine Tripier s’inscrit résolument dans l’héritage de Proust, avec un style plutôt exigeant et une habileté certaine lorsqu’il s’agit de traduire les « émotions du temps ». Il y a du Colette également – une influence revendiquée – dans cette langue à la fois charpentée et ciselée, qui sait se faire tour à tour pesante ou délicate. Pour autant, on reste dans une littérature décorative qui manque de coffre – on eût aimé que la fameuse maison comporte quelques pièces secrètes ou des perspectives un peu plus dangereuses. Marc Obregon

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Le deuil et l’ennui
Les quatre vies d’un amour, Mathieu Térence, Grasset, 314 p., 22 €
Mathieu Terence a été l’amant d’une psychanalyste de renom, disparue tragiquement (et de façon très romanesque) en voulant sauver la vie d’un enfant qui menaçait de se noyer. De cette relation et de ce deuil fait dans le secret, il a tiré un récit qui se voudrait sûrement bouleversant et qui parvient parfois à émouvoir dans sa seconde partie, où l’absence devient un personnage à part entière qui finit par parasiter le rythme et le style de l’auteur. Pour autant, on n’échappe pas aux clichés et aux facilités d’une littérature ultra-bourgeoise qui s’épie le nombril et se gargarise de références intellos histoire de cacher l’inanité de son propos (tiens, encore une énième évocation des vacances alpines de Nietzsche… tiens, encore des incises à la Kundera où l’histoire des gens illustres rejoint l’intimité du narrateur… tiens, encore des aphorismes gentiment antimodernes…). On aimerait éprouver de l’empathie pour Mathieu Terence, mais on s’agace surtout de ses virées luxueuses entre Sils Maria et Saint Pétersbourg, du beau rôle qu’il se donne (celui d’un amant forcément beaucoup plus cool et compréhensif que l’officiel) et de cette épouvantable morgue germanopratine qui souffle du début à la fin. Le romancier a beau pointer du doigt la « littérature d’ameublement », ces Quatre Vies pourraient bien finir en cale-porte. Marc Obregon






