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Les critiques littéraires de mars

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Publié le

31 mars 2023

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de mars.

Tombeau pour une sœur

Incendie blanc, Antoine Catel, Calmann-Lévy, 240 p., 19,50€

L’ancien plongeur Antoine Catel livre avec Incendie blanc un récit bouleversant en hommage à sa petite sœur, Laure, qui s’éteignit d’une overdose à 22 ans. Le texte, éclaté, orbite autour du mystère de ce destin brûlant et fugace et tente d’en élucider le drame en tirant plusieurs fils narratifs : l’enfance en Afrique puis à Paris avec ses éclats, traumas, et ce que l’auteur associe à des signes de prédestination ; la progressive dérive dans la cocaïne et la lutte désespérée que la jeune femme, brillante étudiante en médecine, livre pour s’arracher au piège toxicomane ; enfin, ce qui suivra la découverte de son corps sans vie : le vertige, l’enquête, l’horreur glaçante. Tout le texte est ainsi construit comme une mosaïque de fragments dont l’assemblage révèle le magnifique et tragique portrait d’une sœur dont le prénom, comme une signature, n’est livré qu’à la dernière phrase. Avec des formules poétiques qui font mouche, témoignant d’une fine sensibilité, d’une approche scrupuleuse de cette réalité pourtant déchirante et d’une nécessité intérieure absolue, Catel réussit un livre intime et foudroyant. Romaric Sangars


Deux poètes bien occupés

Correspondance 1941-1944, Francis Ponge et Jean Tardieu, Gallimard, 156p., 18€

Cette correspondance inédite entre l’auteur du Parti-pris des choses et celui des Jours pétrifiés, âgés d’une petite quarantaine durant la période 1941-1944, est intéressante à trois titres. D’abord, pour ce qu’elle montre de la vie sous l’Occupation : la subsistance difficile, les incertitudes, la censure à déjouer (ou à « jouer avec », quand il s’agit de compléter les cartes postales interzones préremplies !). Ensuite, pour ce qu’elle révèle du milieu littéraire, des contacts entre poètes, leurs efforts pour placer leurs textes, les revues qui naissent, les noms en vogue, ceux de la génération précédente, ceux de l’actuelle. Enfin et surtout, pour l’autocommentaire des deux poètes sur leur travail, leurs hésitations, leur conception de la poésie. Tardieu, le plus disert, résume ce que chacun cherche au fond : « Vous [Ponge], une méthode pour conclure alliance avec les objets visibles de ce monde, moi, pour remplir de miracles “civils” l’espace laissé vide par la fonte des dieux. » Bernard Quiriny

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Génération déboussolée

Il suffit de traverser la rue, Éric Faye, Seuil, 272 p., 19,50€

Qui a dit que pour retrouver du travail, il suffit de traverser la rue ? Le héros d’Éric Faye, journaliste senior dans une agence type AFP, voit sa vie bouleversée quand sa boîte est rachetée par un groupe anglo-saxon. En quelques semaines, l’ambiance familiale vire à l’enfer climatisé façon world company. Pour faire réparer son PC, il faut désormais « prendre un ticket » et téléphoner au Sri Lanka. La suite se laisse deviner : management débile, charrette, reclassement par un organisme spécialisé. On pense avoir affaire à une satire du monde du travail et de l’ubérisation du secteur tertiaire, mais le roman prend au fil des pages une tournure différente, une épaisseur, et tourne à la comédie existentielle ainsi qu’à la radioscopie d’une génération déboussolée, celle de l’auteur : les CSP+ quinquagénaires, ces « autruches de la classe moyenne » qui se croyaient à l’abri, comme leurs aînés boomers, mais sont rattrapés par l’époque et se retrouvent avec leurs cadets, sur le trottoir. Bernard Quiriny


Le génie du bref

Zigzag, Florence Delay, Seuil, 192 p., 18€

Réédition augmentée de ce bref essai initialement paru sous le titre (plus aguicheur) Petites formes en prose après Edison, consacré aux formes littéraires brèves, l’aphorisme, la maxime, le proverbe, le slogan, la criaillerie – traduction par Valery Larbaud des greguerias de Ramón Gómez de la Serna. On croise, outre ce dernier, une foule de praticiens du genre, Renard, Cioran, Chamfort, Lichtenberg, Malcolm de Chazal, Fénéon, et une variété d’écrivains hispanophones, rapport aux goûts de Delay, traductrice, notamment, de José Bergamín. L’auteur de la présente note, convaincu que toute littérature et toute pensée doivent tendre asymptotiquement à la condensation maximale, n’a pas été difficile à embarquer. Des exemples donnés par l’auteur, il retient ce mot du Dr Johnson, cité par Adolfo Bioy Casares : « Peut-être que l’homme un jour, fatigué de préparer, lier, d’expliquer, en viendra à n’écrire que de façon aphoristique. » Que d’économies d’encre alors, de papier, et de temps ! Bernard Quiriny

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Trop balisé

Rond-point, Olivier Scheibling, Rue Fromentin, 155 pages, 17 €

La littérature s’est finalement assez peu emparée des Gilets jaunes, comme si ce moment historique devait rester à jamais un angle mort du temps politique français. Olivier Scheibling tente de réparer cette injustice avec un premier roman choral qui donne la parole à plusieurs acteurs et observateurs du mouvement autour d’un fait divers banal : l’agression d’un pompier à coups de pavés à proximité d’un rond-point. Syndicalistes revanchards, simples sympathisants, journalistes, proche famille : Scheibling tente de faire vivre tout un panel de points de vue en alignant des chapitres courts qui se voudraient autant de prélèvements à vif dans le grand corps malade de la société française. Malheureusement, si les premières pages convainquent, on finit très vite sur une route balisée où chaque personnage se contente de jouer à fond son archétype – prisonnier à la fois du déterminisme social et d’une certaine paresse romanesque qui refuse toute suspension morale. Marc Obregon


Immersion sous la coupole

L’académie par un des quarante, Jean Dutourd, Le Cherche-Midi, 108 p., 15 €

Publié anonymement en 2009, ce petit volume ressort sous le nom de son auteur, Jean Dutourd, même si sa paternité à l’époque ne faisait guère de doute. Le lecteur qui a suivi notre conseil de se plonger dans la réédition de l’énorme Les Horreurs de l’amour peut lire cet opuscule comme un digestif, ne serait-ce que pour y trouver quelques illustrations supplémentaires de Philippe Dumas. Le texte, du reste, est loin d’être déplaisant : c’est une promenade « de l’intérieur » dans les rites pittoresques de la Coupole (la visite avant l’élection, le discours de réception, la séance du dictionnaire, etc.), un recueil de bons mots et d’anecdotes sur les Académiciens, et un plaidoyer en défense d’une institution souvent moquée mais qui, à l’échelle des siècles, aligne plus de beaux noms qu’aucune au monde. Même Molière, qui n’a pas été Académicien, est là sous la Coupole : en buste. Les Académiciens ont fait graver dessous ce mot de Saurin : « Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre. » Jérôme Malbert

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Jeanne d’Arc : Le Sequel

Les Murmures du ciel, Erik L’Homme, Héloïse d’Ormesson, 224 p., 19€

Véritable vedette de la littérature jeunesse d’inspiration héroïque, Erik L’Homme écrit également des romans à destination d’un public plus large, mais il n’en perd pas pour autant cette faculté d’enfance qui le distingue des autres romanciers par une audace imaginative qu’on aurait peine à retrouver ailleurs. Avec Les Murmures du ciel, L’Homme ose donc carrément imaginer un retour de Jeanne d’Arc en 1436, soit cinq ans après son supplice, pour une espèce d’épisode supplémentaire de sa légende interprétée ici dans une version alternative. Elle retrouve ses compagnons, ses frères, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, La Hire, et ajoute à sa geste un exploit supplémentaire contre les Anglais en leur arrachant le Duc d’Orléans, Charles, le célèbre poète fait prisonnier à Azincourt en 1415, en effet libéré en 1440, et qui recevra plus tard Villon à sa cour. Avec un art consommé du récit, L’Homme propose une mise en scène éclatante et parvient à tenir un style au subtil relief médiéval sans tomber dans le pastiche. Néanmoins, son choix d’illustrer, non sans talent, la thèse « bâtardisante » de l’écrivain du XIXe siècle Pierre Caze (selon laquelle Jeanne aurait été la demi-sœur de Charles VII, statut qui lui aurait épargné le bûcher), gâche l’entreprise. D’abord, cette thèse qui substitue une fallacieuse intrigue politique à l’aventure mystique n’a jamais été jugée crédible par les médiévistes ; spirituellement, elle est sacrilège ; et enfin la version officielle est cent fois plus belle. Alors pourquoi gaspiller un authentique talent à la servir ? Romaric Sangars


L’homme au pistolet

L’Indélicatesse, Erik Martiny, LePassage, 247 p., 19€

Un dermatologue reçoit pour ses cinquante ans un curieux héritage de la part de son grand-père : un authentique Walther PP de fabrication allemande. Non content de faire remonter en lui tout une foule de souvenirs encombrants liés à sa famille, le pistolet introduira dans la vie bien rangée de ce père de famille une inquiétante étrangeté par laquelle s’engouffreront bientôt des pulsions délétères. Porté par une langue inventive et soignée, émaillé de réflexions fines sur le couple, la littérature et la transmission – mais aussi sur la peau et ses multiples affections, dermatologie oblige – L’Indélicatesse est une fantaisie criminelle qui se lit d’une traite, jusqu’à un final relativement attendu – mais joliment tourné. Marc Obregon

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Épopée hallucinée

Alone in Tokyo, Thierry Clech, Serge Safran, 170 p., 17,90 €

Un journaliste est envoyé au Japon pour un reportage sur le tournage du nouveau film de Yamato Shimmura, génie franco-japonais, avec dans le rôle principal Aurore Granger, diva inaccessible et culte. Déboussolé par le jet-lag, préoccupé par l’état de sa mère malade d’Alzheimer, perdu dans ce pays dont il ne parle pas la langue, notre journaliste est dans le coaltar. Il débarque sur le tournage peuplé de zombies (c’est un film de genre), rate son rencart avec Shimmura, puis tout à coup le sol tremble… Il faut lire ce roman d’une traite, comme on regarde un film, pour ne pas perdre l’impression de déréalisation qui en émane : un héros à l’ouest, qui se sent détaché de lui-même, et devient en quelque sorte le personnage d’un film – sauf que ce film est vrai. Les phrases à tiroirs de (Thierry Clech, précises, entortillées mais claires, très « Minuit », sont au diapason de cette épopée hallucinée dans un paysage urbain à l’arrêt, où le chaos du dehors fait écho aux remous du dedans. Bernard Quiriny

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