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Edmund Burke : prophète de la dénaturation des droits de l’homme

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Publié le

2 mai 2023

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Dès 1790, le philosophe Edmund Burke pourfend la conception abstraite et individualiste des droits de l’homme qui triomphe en France depuis la Révolution, en montrant comment elle dénature la notion traditionnelle du droit. Une mise en garde prémonitoire qu’on ferait bien de relire aujourd’hui.
EB

Qu’est-ce qu’un philosophe irlandais représentant le parti libéral à la chambre des Communes en cette Angleterre monarchique de la fin du XVIIIe siècle peut bien avoir à dire à un Français du XXIe siècle vivant dans une République laïque ?

Fin spectateur de la Révolution française, Edmund Burke fait table rase du passé pour refonder la société à partir de la raison abstraite, selon la théorie du contrat social. Admirateur des institutions britanniques, il sait qu’une société est le fruit d’un équilibre lent, perfectible et toujours fragile. Son empirisme le conduit à dénoncer la conception individualiste des droits de l’homme qui triomphe en France avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789.

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Dès le mois de novembre 1790, il fait paraître les Réflexions sur la Révolution de France dans lesquelles il montre qu’il est illusoire de prôner des droits abstraits ôtés de toute effectivité dans la vie sociale : « Le gouvernement des hommes n’est pas établi en vertu de droits naturels qui peuvent exister et existent en effet indépendamment de lui ; et qui, dans cet état d’abstraction, présentent beaucoup plus de clarté et approchent bien plus de la perfection : mais c’est justement cette perfection abstraite qui fait leur défaut pratique. Avoir droit à toute chose, c’est manquer de toute chose… Les droits dont nous parlent ces théoriciens ont tous un caractère absolu; et autant ils sont vrais métaphysiquement, autant ils sont faux moralement et politiquement. Les droits de l’homme se situent dans une sorte de juste milieu qu’il est impossible de définir, mais qu’il n’est pas impossible de discerner ».

Aux droits abstraits des philosophes français, il préfère les droits concrets des sujets britanniques. Il ne connaît pas la liberté mais il chérit les libertés. Pour lui, le droit n’est pas l’apanage d’un individu isolé de toute vie sociale mais une relation entre plusieurs personnes dans un contexte social donné. « Comment attacher les droits à l’individu en tant qu’individu, puisque le droit règle les relations entre plusieurs individus, puisque l’idée même du droit présuppose une communauté ou une société déjà instituée ? » interroge deux siècles plus tard Pierre Manent. Ubi societas, ibi jus, disaient déjà les Romains.

Il ne connaît pas la liberté mais il chérit les libertés

C’est tout le problème des théories du contrat social qui ont conféré à un homme abstrait considéré indépendamment de tout lien social, des droits « naturels » absolus, pour ensuite les lui restreindre dans l’exercice de la vie sociale. « La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » résume l’article 4 de la déclaration des droits de l’homme, sous-en-tendant ainsi qu’autrui est potentiellement un obstacle à la liberté de chacun.

Cette vision antagoniste des relations sociales se double d’un deuxième problème : la neutralité axiologique de l’État qui, dans le paradigme libéral, ne reconnaît plus aucune vérité qui ne lui soit extérieure et borne son ambition à la satisfaction des droits individuels de chacun dans le respect de l’ordre public.

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Dans un tel contexte, on comprend aisément la surenchère actuelle vers l’hypertrophie des droits individuels, le droit devenant l’apanage d’un sujet atomisé au sein d’un État neutre ne pouvant lui opposer aucune autre limite que le respect de l’ordre public. Raison pour laquelle l’opposition aux lois dites « sociétales » (avortement, mariage pour tous, PMA) a toujours été tenue en échec, ses promoteurs avançant l’idée qu’ils n’enlèvent aucun droit à quiconque mais en revendiquent le bénéfice pour eux-mêmes. Raison aussi pour laquelle il est très difficile de prendre en compte le droit à la continuité historique des peuples – notion éminemment culturelle – dans les débats autour des questions migratoires.

Seul le retour à une conception classique du droit, fondée sur un équilibre entre les personnes et les institutions dans un contexte donné comme le prônait Edmund Burke, pourra nous prémunir de ce vertige de dissolution.

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