Skip to content

Edmund Burke : la prudence conservatrice

Par

Publié le

24 août 2021

Partage

Père du conservatisme dont se réclament tout à la fois réactionnaires et libéraux, Edmund Burke est à la croisée des chemins entre les différentes sensibilités de droite. C’est que, par sa critique des Lumières et de la Révolution française, de l’individu abstrait et du cosmopolitisme, il s’est fait le premier champion moderne de la prudence et de la permanence en politique.
Burke

Novembre 1790 : en signant ses Réflexions sur la Révolution de France au succès tonitruant, Edmund Burke (1729-1797) formalise le tempérament contre-révolutionnaire, et devient par la même occasion le père du conservatisme moderne. En Albion, il est applaudi par les Tories mais divise son camp – Thomas Paine lui répond par son virulent Droits de l’homme. Pendant longtemps, les émigrés de Coblence en font leur bréviaire, avant de passer au providentialisme maistrien. Traduit outre-Rhin par Friedrich von Gentz, futur bras droit de Metternich, il attise la flamme romantique et devient l’arme de résistance contre la pénétration des idées révolutionnaires via l’impérialisme napoléonien.

Bien que Whig, cette critique univoque de la Révolution est en parfaite cohérence avec ses positions antérieures. Député aux Communes, il prend fait et cause pour son Irlande natale puis pour les colons anglais installés en Amérique, non pas qu’il soit favorable à l’indépendance – il la regrettera et rêvera d’une réintégration – ni aux idées revendiquées, mais plutôt qu’il cherche à préserver les coutumes institutionnelles contre le pouvoir personnel de George III. Surgit alors la Révolution française, à laquelle Burke s’oppose au nom du même droit de la continuité. Quiconque a lu ses Réflexions aura été frappé par leur désordre : pensé au départ comme lettre adressée à Charles-François de Pont, conseiller au Parlement de Paris, l’écrit s’est transformé au fil des humeurs en un pamphlet copieux et fiévreux où Burke, en plus de prédire les futures atrocités de la Terreur, condamne les droits de l’homme et la tabula rasa révolutionnaire – et avec eux les interprétations démocratiques de la Glorious Revolution.

Plutôt que de désigner le permanent en tout temps et en tout lieu, la nature burkéenne est renversée pour désigner le particulier, fruit du développement organique d’un peuple

Sa critique peut être ramassée en un double mouvement. D’abord, une critique épistémologique d’ordre prudentiel : à la suite des Lumières écossaises et du jurisprudentialisme de la Common Law, il s’en prend à la raison abstraite et à son systématisme, impropre à penser la réalité du politique. « Je n’entre pas dans ces discussions métaphysiques, je hais jusqu’au son de ces mots ». Sans être antirationaliste quoiqu’esthétiquement romantique, il se réclame de l’empirisme : en tant qu’ils sont la raison sédimentée des siècles passés, l’usage, l’expérience et les préjugés sont supérieurs au savoir éphémère de quelques-uns. Une critique cosmologique ensuite : l’universalité des principes révolutionnaires fait fi des différences nationales. Plutôt que de désigner le permanent en tout temps et en tout lieu, la nature burkéenne est renversée pour désigner le particulier, fruit du développement organique d’un peuple. Ne pouvant être déduit d’une nature humaine, les droits sont l’acquis d’une société constituée. Fort légitime droit à la permanence, mais sur lequel Burke faute pourtant en tombant dans l’historicisme, car la vérité universelle existe bel et bien – katholikos – et justifie qu’une tradition soit triée.

De là, s’il leur concède une vérité métaphysique, « les droits de l’homme sont une mine préparée sous terre » qui condamne à la scélératesse tous les régimes de la terre. Contre la simplicité des « éternels principes » se trouve réhabilité le droit de la complexité : toute construction ex nihilo par la volonté et l’intelligence est vouée à l’échec, car appuyée sur du sable plutôt que résultant du filtre justicier de l’histoire et de l’antique contrat entre les générations. Égalité et démocratie, légicentrisme et progressisme sont passés au fil de la plume de ce champion de la prescription, pour qui seule compte la performance historique d’un ordre social, de laquelle celui-ci tire une légitimité incontestée et qui jette à jamais un voile de mystère sur ses fondements. D’où son précautionnisme : l’on ne doit toucher à l’existant qu’avec une main tremblante. « Je ne voudrais rien changer que pour mieux préserver le tout ». Contre le relativisme – « le malheur de ce siècle est que chaque chose est mise en discussion » – de la bourgeoisie capitaliste et de la secte littéraire, la civilisation doit être défendue sous toutes ses coutures : la famille sans laquelle l’homme est pareil à une « mouche d’été », la religion et ses bienfaits, l’aristocratie et ses distinctions, le monarque et sa filiation sentimentale. Indéniablement, Burke est l’anti-Rousseau.

Lire aussi : Pierre Legendre, vue immuable

Son refus des absolus charrie logiquement les ambiguïtés, en témoignent les conflits sur sa postérité. Se réclament tout aussi bien de lui des libéraux tels Friedrich Hayek qui y a puisé son ordre spontané, que des réactionnaires sensibles à ses saillies antimodernes : « L’âge de la chevalerie est passé. Celui des sophistes, des économistes et des calculateurs lui a succédé ; et la gloire de l’Europe est à jamais éteint ». Burke était-il libéral parce que conservateur, ou conservateur parce que libéral ? Questionnement qui en dit long sur la nature profonde du conservatisme, attitude plutôt que doctrine, en forme d’hésitation prudente au sein du courant libéral. Position noble de son humilité, mais lâche de ses atermoiements : la vérité réclame de savoir distinguer, et trancher.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest