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Les wokes passent à la casserole

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Publié le

14 avril 2023

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Les actes du colloque « anti-woke » tenu il y a un an à la Sorbonne viennent de paraître et constituent une somme absolument essentielle pour comprendre la menace que fait peser le wokisme sur le savoir. Et commencer de la désamorcer.
WOKE

Ce fut une très salutaire réaction du monde académique que l’organisation en janvier 2022, par le Collège de Philosophie et l’Observatoire du décolonialisme, du colloque dit « contre le wokisme » dont l’objet était de diagnostiquer et de répondre aux assauts devenus systémiques, pour reprendre leur terme, du « déconstructionnisme » contre la connaissance. Organisé par Xavier-Laurent Salvador, Pierre-Henri Tavoillot et Emmanuelle Hénin, introduit par les propos mielleux d’un Jean-Michel Blanquer dont il faut toutefois saluer le courage, il réunissait une cinquantaine d’intellectuels dont quelques-uns des esprits les plus aiguisés de l’université française : citons pêle-mêle Pierre-André Taguieff, Dominique Schnapper, Pierre Vermeren, Olivier Rey, Pierre Manent ou Jean-François Braunstein. Ordre du jour : sauver l’esprit critique des études critiques.

Lire aussi : Colloque sur le wokisme : permis de reconstruire

Et il faut se remémorer le contexte d’alors pour voir comme son organisation suffisait à démontrer l’ampleur de la menace sur laquelle il entendait faire la lumière, quand bien même ses détracteurs, au moment même où ils faisaient passer en acte cette menace, la prétendaient fantasmatique : le colloque à peine annoncé, la superstructure politique et médiatique de gauche était toute en branle, de Libé à Sud éducation, pour dénoncer le colloque de la honte qui réunissait une bande de [insérer qualificatif fascisant] s’évertuant à invisibiliser les studies en tout genre.

Passons sur les limites intrinsèques à l’exercice : somme de contributions nécessairement inégales, l’ouvrage est dense, quelquefois indigeste, ne peut éviter ici les répétitions et là quelques verbiages. Son apport principal, c’est à n’en pas douter la défense du savoir contre son instrumentalisation par l’idéologie. Ces actes sont définitifs en la matière : le « déconstructionnisme » est proprement antiscientifique tant il est inconséquent sur le plan épistémologique, tant il dégouline de biais de confirmation ou de raisonnements circulaires à visée militante, tant il ne peut tout simplement – surtout après avoir disqualifié en absolu le savoir en tant qu’instance de domination « blanche » – s’ériger en contre-savoir plus à même de dire le vrai. Tout y transpire le conséquentialisme, sans rigueur ni méthode. Hélas, loin du fantasme d’une France épargnée et même première résistante, les nombreux cas évoqués démontrent à quel point la gangrène woke commence à attaquer chacun des membres de notre université, les sciences humaines (Ronsard cancellé pour culture du viol) comme les sciences dures (la gravitation newtonienne serait coloniale), via le retour de la race ou la banalisation de la théorie du genre.

L’esprit critique devint critique de l’esprit, au point d’en menacer désormais l’existence

L’autre grand intérêt est d’ordre généalogique. Ainsi, la déconstruction connut trois âges. Le premier : les Lumières, qui mirent l’esprit critique au fondement de la connaissance par la raison humaine. Le deuxième : la philosophie au marteau de Nietzsche pour détruire les idoles, même humaines. Le troisième : la French Theory et mai 68 qui étendirent l’appareil critique à l’ensemble de la rationalité occidentale, le savoir n’étant que pouvoir et domination, d’où la guerre derridienne faite à la civilisation « phallo-logo-centrée ». L’esprit critique devint critique de l’esprit, au point d’en menacer désormais l’existence.

Et il nous faudra partir de cette perspective généalogique pour penser intégralement le wokisme. Car, et c’est là que le bât blesse, les intervenants qui s’aventurent sur le terrain politique se complaisent dans de vains appels au sauvetage des idéaux républicains, refusant ainsi d’entendre ce que le wokisme peut avoir à nous dire. Car celui-ci nous enjoint par deux voies à interroger la modernité : d’un côté, puisqu’il en est la radicalisation paroxystique, il nous faut voir en quoi certaines tendances de celle-ci devaient nous conduire à celui-là (le mythe de l’autodétermination ne devait-il pas mener à écarter même ce qui est, telle la biologie ?); de l’autre, par son accusation de la raison raisonnante, de l’universalisme désincarné et de l’individualisme fictif, le wokisme nous dit quelque chose de l’expérience humaine qui trop longtemps fut négligé. Seule cette prise en compte dialectique peut être le gage d’une réponse véritable, donc d’un dépassement.



APRÈS LA DÉCONSTRUCTION, ACTES DU COLLOQUE, sous la direction d’EMMANUELLE HÉNIN, XAVIER-LAURENT SALVADOR et PIERRE-HENRI TAVOILLOT
Odile Jacob, 522 p., 28,90 €

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