Icône incontournable de l’électro, Thomas Bangalter n’a presque pas eu de formation classique. Hormis ses cours de piano avec un prof de l’Opera, la future moitié de Daft Punk était moins attiré par les feuilles de partition que par le sampler et autre engins numériques. C’est ce penchant pour la technologie qui l’avait poussé dans le monde des sons, ouvrant la porte au succès planétaire de son duo avec Guy-Manuel de Homem-Christo : 10 millions d’albums vendus, des dizaines de concerts événements, une avalanche de prix et nominations jusqu’à leur séparation en février 2021. Un choc pour les fans, une occasion pour l’artiste de déposer le casque et de consolider le virage déjà entamé : revenir aux fondements de la musique, la purifier de toute médiation technologique et mettre son talent au service du plus complexe, du plus spectaculaire des instruments : le grand orchestre.
Au mieux, on verra ce Mythologies comme le coup d’envoi d’un compositeur en devenir, une partition faite pour être dépassée, s’il veut poursuivre le chemin
Lorsque, en 2019, son ami chorégraphe Angelin Preljocaj lui propose d’écrire la musique pour un ballet inspiré de la mythologie grecque, il se sent prêt : c’est le moment de franchir le pas. Il compose une partition 100 % symphonique, en noircissant des pages et des pages de portées, comme un disciple de Berlioz, dont il a étudié le fameux traité d’orchestration. Juste après la création du ballet à Bordeaux, en juillet 2022, le prestigieux label Erato croit bon de graver l’enregistrement audio : la métamorphose est faite. Mais pour le chef-d’œuvre, il faudra attendre.
Confort minimaliste
Agrémentée de formules romantiques ou baroques, la leçon que suit Thomas Bangalter est celle du minimalisme, qui depuis les années 1960 refuse la complexité des avant gardes, misant sur un style dépouillé, fait de motifs simples et répétitifs, une harmonie basique, une palette onirique, à mi-chemin entre musique savante et pop-rock. Mais ce langage, après des résultats mémorables (Glass, Pärt, Górecki), est aujourd’hui épuisé : chaque nouvelle tentative sent le déjà-entendu. Mythologies ne fait pas exception. À travers vingt-trois morceaux aux titres évocateurs (« Zeus », « Les Gorgones », « Le Minotaure »), des mélodies au souffle court, répétées à l’infini plus qu’elles ne sont développées, s’enchaînent dans une construction purement horizontale, où les transitions manquent de fluidité et l’ensemble d’épaisseur. À défaut de véritables surprises, c’est l’ ennui qui s’installe au fil de l’écoute. L’ambiance est presque uniforme, les mythes peinent à se dessiner, la musique ne se suffit pas à elle-même. Un DVD du ballet aurait moins exposé ces défauts.
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Contre les robots
Restent quelques fulgurances rythmiques, un thème conducteur réussi, une orchestration puissante, qui prouvent, sinon l’originalité d’un style, du moins l’envie de bien faire de la part d’un admirateur sincère et passionné des classiques. On saura gré Thomas Bangalter d’avoir relevé ce sacré défi. Mais l’approche est trop prudente et scolaire pour épanouir son talent. Au mieux, on verra ce Mythologies comme le coup d’envoi d’un compositeur en devenir, une partition faite pour être dépassée, s’il veut poursuivre le chemin. Le temps et la persévérance feront peut-être de lui le Philip Glass du XXIe siècle. Déjà, il devra honorer son vœu, émis à la sortie de l’album, de ne pas se confondre avec les robots. Condition d’autant plus nécessaire que l’intelligence artificielle sera bientôt capable de pondre à la chaîne des musiques tout aussi correctes et fades. D’où l’urgence, pour Thomas Bangalter comme pour tout aspirant compositeur, d’infuser en son travail ce dont aucun robot ne sera fourni : une âme.





