Portrait de Céline en barde
La volonté du Roi Krogold, Louis-Ferdinand Céline, Gallimard, 320 p., 22€
Dernier des inédits parmi les manuscrits retrouvés de Céline, La Volonté représente aussi un texte d’importance mais d’une nature encore différente. Si Londres était un authentique chef-d’œuvre retrouvé, Guerre, une remarquable esquisse nous renseignant sur l’un des traumatismes fondateurs de l’écrivain, La Volonté fait ressurgir un texte fantôme, dont la trace n’avait cessé de hanter plusieurs romans de Céline (dont l’introduction de Mort à Crédit), et qui nous apprend aussi beaucoup sur l’imaginaire de l’auteur du Voyage. En effet, ce conte médiéval qui débute par un dialogue entre le chevalier Gwendor et la mort, après qu’il eut été vaincu par Krogold, dont il aimait la fille, au cours d’une bataille sanglante, est a priori fort éloigné du registre habituel de l’auteur, plutôt chroniqueur réaliste, noir, éventuellement fantastique mais à partir d’un matériau trivial et concret. Denoël ayant refusé ce texte en plusieurs moutures (ce fut d’abord La Légende du roi René), Céline le réinfusa par la bande, mais on peut aussi deviner qu’il représenta comme un arrière-plan légendaire plein d’outrances verbales, de rhétorique archaïsante, d’images terribles, qui ne cessa d’habiter la littérature célinienne, de l’inspirer depuis un songe celtique. Si ce pastiche virtuose de conte médiéval se lit surtout comme une curiosité, il est fascinant par ce qu’il révèle de la machine créatrice de Céline, mais aussi de cette époque de crise européenne totale où le recours au Moyen Âge et à la matière de Bretagne se fait général, puisqu’il touche autant Céline et Drieu qu’Aragon. Romaric Sangars

Humble trésor
Bon qu’à ça, André Blanchard, Le Dilettante, 1000p., 39€
Gardien d’une galerie d’art à Vesoul après avoir effectué mille petits boulots, André Blanchard (1951-2014) avait décidé de vivre avec les moyens du bord pour se consacrer à sa passion, la littérature. Il lisait, beaucoup et du haut vol (les classiques, Green, Calaferte, Mauriac, etc.), et il écrivait, des fragments. Son premier carnet fut publié au Dilettante en 1989, les suivants, refusés et publiés à Vesoul dans une maison régionale. Le Dilettante les reprend aujourd’hui, l’auteur ayant acquis depuis une réputation. Drôle de type, en vérité. Provincial, sédentaire, autocentré, petit, souvent plat. Mais lecteur si fin, si dévoué aux livres, prêt pour eux à tant de sacrifices, si solitaire, si conscient de son statut, si humble, qu’on lui passe tout ce qu’il y a chez lui d’agaçant, de riquiqui (il emploie ce mot sans cesse – exemple de chose agaçante), et qu’on se prend de tendresse pour son personnage, décalé, lunaire, et d’intérêt pour ses carnets, sa fierté, sa raison d’avoir vécu. Jérôme Malbert

Repliez-vous!
Rétrécissement, Frédéric Schiffter, LeCherche-Midi, 184 p., 19€
Un prof de philo quadragénaire s’apprête à divorcer pour la deuxième fois. C’est une bonne occasion pour méditer sur ses échecs ! Mariages qui foirent. Livres qui ne se vendent pas. Sentiment de n’être nulle part à sa place. Réinstallé dans un petit appartement, notre néo-célibataire se coupe peu à peu de tout, en rétrécissant le périmètre de sa vie : il s’éloigne du boulot (arrêt longue durée), de ses relations (il n’en avait de toute façon pas beaucoup), de tout. Vivre en reclus, n’est-ce pas l’accomplissement pour un philosophe ? Mais il ne faudrait pas que ça tourne à l’incapacité de communiquer, voire à la pathologie mentale… Frédéric Schiffter met en scène dans ce deuxième roman le vieux fantasme érémitique de tous les anars littéraires et mélancoliques : vivre hors du monde, loin des autres, détaché, supérieur, lointain. Idéal ou malédiction ? Les personnages secondaires pimpants donnent son charme à cette histoire de repli sur moi-même, où tout est plus grave qu’il n’y paraît. Bernard Quiriny

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Paris littéraire
Les plaisirs de la rue, André Warnod, L’Echappée, 286 p., 20€
Journaliste, chroniqueur, dessinateur, figure du Paris des années folles, André Warnod (1885-1960) fut l’auteur de nombreux livres de flânerie dans Paris, genre à part entière où s’illustrèrent tant de grandes plumes. Il réhausse ici la promenade d’une touche d’humour potache (ce farceur dans l’âme fut associé, avec son cher camarade Roland Dorgelès, à quantité de canulars de l’époque, dont l’affaire de l’âne Boronali, une toile peinte par la queue d’un baudet qu’exposa le Salon des indépendants de 1910!) et de croquis à chaque début de chapitre. Ainsi ces Plaisirs de la rue (initialement parus en 1920) sont-ils non seulement une superbe évocation du Paris de l’immédiat après-guerre (quartiers, marchés, bistrots, cabarets, petits métiers…), mais un beau livre-objet. Avec La Zone verte, roman mineur mais intéressant d’Eugène Dabit, ce volume inaugure la collection « Paris perdu », consacrée à des livres sur le Paris d’hier, dont on vous reparlera certainement dans ces colonnes. Bernard Quiriny

Boulinguer
Nettoyage par le vide, Jack Voukassovitch, Jean Picollec, 218p., 15€
Quand une riche américaine « au tempérament de feu » demande à un détective privé, fraîchement revenu de la guerre du Vietnam, de tuer son mari après quelques faveurs sexuelles, c’est le début des ennuis assuré pour le trop naïf vétéran. Mais, pas né de la dernière pluie, l’ancien professeur de tennis possède plus d’une corde à sa raquette et n’hésitera pas à devenir tueur en série pour réparer son crime originel. Ce premier roman noir d’un lecteur passionné décidé sur le tard à devenir auteur, possède une qualité essentielle : il se lit très bien, rebondissant sans cesse et promenant le lecteur de la Floride à Hawaï en passant par Caracas et Nice. Ce grand nettoyage, agrémenté de citations littéraires de bon aloi, nous offre la preuve qu’un roman noir sait se faire sa place au soleil. Jerôme Besnard

Dérive chic
La Liseuse, Jean-Daniel Verhaeghe, Serge Safran, 136p., 15,90€
La Liseuse, c’est le titre d’un célèbre tableau de Jean-Jacques Henner peint entre 1880 et 1890, une jolie rousse laiteuse étendue nue sur le ventre, plongée dans un livre, sur ce qui a l’air d’une peau d’ours. Comme Jeanne est rousse aussi, avec des taches de son sur les joues, et qu’elle est un peu mystérieuse, ses amis de khâgne au lycée Voltaire lui ont donné ce surnom. Ferdinand, qui en est amoureux fou, ne ménage pas ses efforts pour entrer dans sa vie. Des années plus tard, il raconte… Jean-Daniel Verhaeghe signe un très court roman mélancolique rempli d’allusions cinématographiques et picturales – comme il se doit pour cet homme d’images – mais aussi d’allusions littéraires, avec en ligne de mire l’exotisme des récits de voyage de Pierre Loti. La construction en chapitres brefs permet à l’auteur de jouer sur les ruptures chronologiques et sur les allers-retours entre présent, passé et rêverie, jusqu’à s’offrir à la fin du récit une élégante dérive vers le fantastique. Bernard Quiriny

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Cartographie littéraire
L’armée invisible, Linda Lê, Le Cerf, 396p.,24€
À côté de son œuvre romanesque, Linda Lê, lectrice insatiable, a écrit de nombreux textes sur les écrivains et la littérature, réunis déjà dans divers recueils. Un an après sa mort, voici un livre posthume regroupant ses chroniques parues depuis 2016, la plupart dans En attendant Nadeau. Des papiers brefs, sobres, précis, pas tapageurs pour un sou – un peu trop équanimes, diront certains – mais d’une élégance discrète, voire pudique, où elle parle, avec la même aisance et la même culture, de classiques français, de petits maîtres européens, de contemporains choisis, d’écrivains lointains. De Ghelderode à Powys, de Jean Paul à Hrabal et de Walser à Istrati, c’est une bibliothèque idéale possible, au gré de l’actualité. On a le plaisir de retrouver dans ces pages des noms vénérés, d’en découvrir d’inconnus, de voyager dans plusieurs pays et siècles, et de trouver dans tout cela des passerelles improbables et éclairantes, ce qui est un des plaisirs de ce genre de cartographies littéraires. Jérôme Malbert

Muse schizophrène
Stella Maris, Cormac McCarthy, L’Olivier, 256 p., 21,50€
Ce deuxième roman publié cette année de McCarthy, un mois après Le Passager, lié au Passager, est comme un livre satellite du premier. Si celui-ci partait un peu dans tous les sens, relatant la dérive de Bobby hanté par le suicide de sa sœur schizophrène, Stella Maris se déroule dix ans plus tôt, dans un cadre beaucoup plus délimité, puisqu’il s’agit de sept entretiens entre Alicia, la sœur, et son psychiatre. McCarthy excelle toujours autant dans l’art du dialogue sans signes typographiques et il développe ici les dimensions les plus fascinantes du Passager : essentiellement ce personnage de jeune beauté de vingt ans, génie des mathématiques et suicidaire, que visitent des personnages délirants et perspicaces, mais aussi les thèmes de la relativisation du réel par la physique quantique ; des relations familiales ambiguës, sordides ou tragiques ; l’ombre d’Oppenheimer, l’inventeur de la bombe atomique – bref tout le souffle funeste et vertigineux du XXe siècle. Reste la limite qu’on trouvait déjà dans Le Passager, ces lignes de fuite ne menant nulle part et le charme le cédant parfois à l’ennui. Romaric Sangars

Gratitude
Petit éloge amoureux du pays basque, Léon Mazzella, Privat, 192 p., 17,90€
On a beaucoup écrit sur le Pays basque, mais la liberté de ton du journaliste Léon Mazzella renouvelle le genre à travers un essai passionné et cultivé. Arrivé d’Oran à Bayonne, cette « ville des confins », à l’âge de trois ans, il connait la région depuis six décennies. Quel plaisir de le suivre dans ses pérégrinations, des restaurants de Saint-Sébastien au fronton de Guéthary, du Petit Bayonne au col de Roncevaux, de la rade de Saint-Jean-de-Luz au bourg d’Hasparren où Éric Ospital fait sécher ses célèbres jambons. Au plan littéraire, il nous invite à redécouvrir l’œuvre poétique de Paul-Jean Toulet, ce Béarnais venu finir ses jours en face de l’océan, et les journaux intimes de Jacques d’Arribehaude, subtile plume africaniste. Il nous fait communier au sens profond de la fête qui habite depuis toujours le peuple basque. Le livre de Léon Mazzella est plus qu’un éloge, c’est un témoignage de gratitude envers le terroir d’exception qui a façonné son être profond. Jerôme Besnard

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La réconciliation
Entre père et fils, Jean-Marie Rouart, Gallimard, 106 p., 26 €
« Je suis né brutalement dans la féérie ». Enfant, Jean-Marie Rouart se faisait réveiller par son père, une lampe de poche à la main, pour fixer les traits de son visage sur la toile. Issu d’une famille de peintres, il est né dans l’orbite d’un milieu où se croisaient les plus beaux noms de l’histoire de l’art (Degas, Renoir, Morisot). Ce livre illustré, très bien fait, qui se lit comme un roman et se contemple comme un tableau, offre un épilogue à son autobiographie (Une Jeunesse à l’ombre de la lumière), et précise la relation avec son père. Augustin Rouart n’a pas connu le brillant destin de ses aïeux mais c’était un artiste, c’est-à-dire un homme qui n’entrait pas dans le cadre de la réalité. Fauché, contemplatif et mésadapté, il fut aussi déprécié par son fils ambitieux. La beauté du geste donne à ce titre un éclat qui ne pourra être pleinement compris, sans doute, que par les fidèles de l’auteur, déjà familiers de son univers. Ce qui fait le peintre, comme l’écrivain, c’est le regard. En comparant les œuvres du fils et du père, l’on est poussé à un constat : n’est-ce pas l’essentiel, ce regard tendre et enchanteur sur l’existence qui aura été transmis ? Carl Bergeron

Irrésistible
La montée des périls, Marin de Viry, Le Rocher, 214 pages, 19 €
Royaliste mondain, prof à Sciences Po et ancien conseiller de Dominique de Villepin, Marin de Viry a le profil parfait de l’éditocrate des années 90, dont l’univers intellectuel menace peu ou prou, au fil des années, de se résumer à quelques joutes verbales arrosées depuis les banquettes du Flore. Le bougre en a probablement conscience, puisque La Montée des périls se joue précisément de cette superficialité germanopratine, ici montée en neige, jusqu’à obtention d’une inanité existentielle tout à fait romanesque. Usé par un quotidien de vernissages et de « dîners en ville », le narrateur et – on s’en doute – alter ego du romancier, Paul, rencontrera l’amour au détour d’une exposition au Palais de Tokyo – qui permet à l’auteur de brocarder plus ou moins gentiment le petit monde pète-sec de l’art contemporain. En se fendant au passage d’une satire des consultants politiques, Marin de Viry n’oublie jamais d’être drôle, parfois très drôle, et parvient même à nous émouvoir en racontant cette chose si simple et si compliquée : une histoire d’amour naissante. Une histoire d’amour dénuée de chair, entrevue comme un défi intellectuel et plutôt vécue comme une séquence chevaleresque, sorte de révolte esthétique au milieu d’un champ de ruines floquées en Vuitton et Armani. Joli. Marc Obregon






