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Chantal Delsol : «Il y a dans nos sociétés un profond désir de faire cesser le privilège de la Chrétienté»

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Publié le

6 septembre 2023

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Dans son dernier essai La Fin de la Chrétienté (Éd. Cerf), Chantal Delsol, philosophe et membre de l’Institut, décrit la métamorphose de la civilisation occidentale. Mais quid de la laïcité, fruit tardif de la Chrétienté et spécificité française ? Entretien.
CD

Dans quelle mesure la laïcité est-elle un fruit de la Chrétienté ?

La séparation des pouvoirs, politique et spirituel, est évidente dans l’Évangile, avec le « rendez à César ». Mais on ne peut pas dire qu’auparavant les deux pouvoirs étaient toujours mêlés, et que le christianisme les sépare. C’est plus complexe. Auparavant, dans les polythéismes qui nous précèdent, le pouvoir politique est maître de la morale et les prêtres de leur côté sont aux affaires religieuses. C’est le judaïsme qui le premier confie à la religion en même temps la tâche morale. Sous les autocraties anciennes, le roi était souvent dieu ou son vicaire. Quand le judéo-christianisme se développe, l’apparition de la transcendance suscite et rend possible une séparation stricte entre les affaires d’ici et les affaires de là-haut. La divinité se trouvant dès lors très différente et très éloignée, le champ de l’immanence est laissé à l’être humain, à charge pour lui de rendre son monde supportable. On le voit très clairement chez saint Augustin et saint Thomas d’Aquin : la politique est devenue avec le christianisme une affaire toute terrestre, et j’allais dire bien boueuse, ce qui est rendu possible par l’écart avec la transcendance. C’est cette tradition qui va permettre plus tard la laïcité. Pourtant, il fallait encore une autre condition : que les affaires humaines soient valorisées par la liberté laissée à l’homme par Dieu. Car on voit bien que le dieu des musulmans, pourtant transcendant comme le nôtre, ne permet pas cette séparation des deux glaives : ici les humains sont seulement « soumis » à leur créateur et ne sont pas susceptibles de construire le monde immanent par eux-mêmes.

Quel rapport la fin de la Chrétienté que vous avez diagnostiquée entretient-elle avec la laïcité : dans quelle mesure est-elle le fruit de la laïcité, pour ne pas dire du laïcisme ? Et dans quelle mesure la fin de la Chrétienté menace-t- elle la laïcité, si celle-ci est fille du christianisme ? En clair, la laïcité est-elle compréhensible dans un monde qui n’est plus chrétien ?

Il est possible que la laïcité, fruit tardif de la Chrétienté, ait elle-même précipité la fin de la Chrétienté. Nous sommes ici dans ce que Marcel Gauchet appelle la religion de la fin de la religion : nous produisons la situation qui nous défait. Il est vrai que cette religion qui confère la liberté, suscite la liberté religieuse et la liberté d’opinion et de croyance, et ainsi se met elle-même en danger.

Lire aussi : Marcel Gauchet : « Le problème avec l’islam est différent de celui qui s’est posé avec l’Église catholique »

En ce qui concerne la question suivante, celle de savoir si la fin de la Chrétienté menace la laïcité : la fin de la Chrétienté ne va pas effacer tous ses produits, parce que les choses ne se passent pas comme ça. Une civilisation produit des croyances, des comportements, des lois, qui vont durer plus longtemps qu’elle tout en s’affadissant ou peut- être en se métamorphosant. Par exemple, le temps fléché typique du judéo-christianisme s’est d’abord complètement sécularisé au XVIIIe siècle en devenant le mythe du Progrès, et est en train aujourd’hui de subir une deuxième métamorphose en devenant une croyance dans des progrès multiples et fragmentaires. On pourrait en dire autant des autres grands apports de la Chrétienté, comme la radicale dignité de l’individu, qui ne disparait pas, mais subit des métamorphoses (à la fois elle doit souffrir des exceptions dues à la liberté individuelle souveraine : on revient à des formes d’infanticide ; et à la fois elle exige d’être plus radicalement concrétisée avec la morale du care, qui respecte beaucoup mieux les faibles que le christianisme ne le faisait). Il est probable que la laïcité connaîtra des métamorphoses avec l’effacement de la transcendance. Mais nous ne savons pas encore lesquelles.

De ce point de vue, la gauche républicaine ne scie-t-elle pas la branche sur laquelle elle est assise en s’en prenant dès que possible à notre héritage chrétien ?

Elle veut écarter les aspects intolérants de cet héritage tout en sauvegardant les principes qui lui paraissent positifs. On ne peut pas croire qu’un héritage culturel serait fait tout d’un bloc. Il est fait d’un ensemble d’éléments qui au départ sont cohérents entre eux, puisqu’ils dépendent d’une source commune, mais qui avec le temps peuvent se disperser, se réorganiser autrement, écarter certains aspects et conserver les autres.

Il est possible que la laïcité, fruit tardif de la Chrétienté, ait elle-même précipité la fin de la Chrétienté.

Chantal Delsol

C’est ce qui nous arrive aujourd’hui. Nous sommes en train de reconstituer un monde différent avec des morceaux du monde précédent. « Ce monde sera- t-il encore cohérent ? » demandez- vous. Naturellement, il n’aura plus la cohérence originaire. Mais il acquerra un nouvel équilibre avec le temps qui passe.

Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a déclaré : « Nous ne pouvons plus discuter avec des gens qui refusent d’écrire sur un papier que la loi de la République est supérieure à la loi de Dieu. » Comment croire sincèrement qu’un croyant placerait Emmanuel Macron au- dessus de Dieu ?

Il ne s’agit pas de placer le président au-dessus de Dieu, mais de faire passer la loi républicaine au-dessus de la loi divine, en tant que citoyen. Par ailleurs, en tant que particulier, je puis contester la légitimité de certaines lois républicaines. Ce que l’on demande aux musulmans, c’est de respecter les lois républicaines en priorité dans des lieux publics comme l’école, autrement dit de se comporter en citoyens. C’est pareil pour toute religion.

Le problème religieux vis-à-vis de la laïcité est spécifique aux musulmans, et pourtant toutes les religions sont systématiquement amalgamées et punies. Que dit de nous ce refus de hiérarchie, et de reconnaissance du droit d’aînesse judéo-chrétien ?

Il y a dans nos sociétés un profond désir de faire cesser le privilège de la Chrétienté, son droit d’aînesse si vous voulez, afin que le christianisme cesse de vouloir édicter la loi morale. D’où le souci permanent de mettre le christianisme au niveau des autres religions. Évidemment, les chrétiens s’en chagrinent. C’est pourtant une évolution qui me paraît naturelle au moment où la très grande majorité de la population (en France en tout cas) n’accepte plus du tout de se ranger aux préceptes moraux des chrétiens.

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L’islam peut-il un jour apprendre la laïcité ?

Il faudrait alors, sans doute, que l’islam se réforme au point de se déconstruire littéralement, car ici le religieux et le politique sont étroitement soudés.

En sens inverse, nous faut-il être « laïciste » envers les musulmans ? Dans Situation de la France, Pierre Manent parlait d’accommodements raisonnables avec l’islam comme les menus de substitution à la cantine. Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord avec Pierre Manent. Et je ne comprends pas bien, pour reprendre cet exemple, que des chrétiens s’en offusquent : si un grand nombre d’enfants chrétiens tiennent absolument au jeûne du vendredi, il faudra aussi que les écoles les écoutent. Les musulmans n’obtiennent des accommodements que parce qu’ils sont plus fervents que nous.

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