Publier comme ça un gros journal de 1200 pages, à 55 ans, c’est gonflé. Et ce n’est que le début : ce volume couvre l’année 2016- 2017, d’autres suivront, ce sera un «journal-fleuve », dit l’éditeur – les éditeurs, puisque Grasset (qui publie les romans de Moix) s’est associé à Bouquins (qui publie sa revue, Année zéro). Alors? On peut hausser les épaules, estimer que Moix passe trop à la télé pour être honnête, juger l’entreprise aberrante – option A. Option B, s’y pencher par voyeurisme, pour les portraits, les avis sur les vedettes et les écrivains, les piques. Il y en a moins qu’on imagine, mais elles sont loin d’être décevantes. Léa Salamé, égratignée sans méchanceté, en archétype de la femme de médias : « Sa culture générale est étrange : elle sait ce que Jean-François Copé faisait en juin 2002 mais n’a jamais entendu parler des Cent Jours. » Régis Jauffret, dépeint en fou mégalomane, obsédé par la Pléiade et le prix Nobel; la transcription de ses appels est un running gag, on se demande s’il n’est pas dans le coup. Malin, Moix n’a pas mis d’index : il faut tout lire pour savoir de qui il parle, et ce qu’il en pense. Enfin, option C : on peut faire abstraction du Moix télévisuel, ne voir en lui que l’écrivain bizarre, tiraillé entre culture populaire et culture élitaire, sur éclairage et tempérament d’homme de cabinet, livres ratés et livres réussis, qui sont parfois les mêmes à différents points de vue.
Du grotesque à l’exploit
Dans cette perspective, ce Journal prend son sens, parce que l’objet lui ressemble : tapageur par son poids, son aplomb, bigarré, hors-cadres, presque mons- trueux, et rempli d’éclats. À côté des passages sur Steevy, Jacques Julliard ou Bernard Mabille, Moix parle du Directoire, du terrorisme, de Péguy, Gide, Gombrowicz, Kafka, Suarès, Céline, de la Bible, du judaïsme (« Ma judéité est nulle ; mais ma judaïté est infinie »). La vie personnelle est réduite à des phrases sèches; c’est moins un journal qu’un bloc-notes, un banc d’essai, un réceptacle à intuitions, comme un récupérateur d’eau de pluie. Il n’y a guère d’aphorismes, de traits d’esprit. Moix a l’art de la formule, mais publicitaire ; il n’est pas fait pour la concision.
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En revanche, certains sujets déclenchent son moteur, le disposant à la longueur: là, il peut devenir pour ainsi dire génial, porter son idée à des dimensions délirantes, baroques et drôles – exemple, sa conversation avec le délégué de la Corée du Nord en France, trente pages, gag sérieux qui n’en finit pas. Ces exploits lestent le livre, ennoblissent son bric-à-brac, compensent les passages qu’on lit en diagonale ou qu’on saute, font oublier le n’importe quoi dont Moix est parfois capable en politique («Pourquoi, après tout, punir les délinquants?»). Le tout donne un authentique livre-objet, justifié par sa disproportion même, ainsi que par sa désarmante aptitude à surprendre alors que, de l’auteur, on s’attend déjà à tout.

HORS DE MOI. JOURNAL, YANN MOIX, Grasset/Bouquins, 1204 p., 32 €





