Allez prince Malko, enfilez une dernière fois votre costume d’alpaga, et glissez-y bien votre pistolet extra-plat, nous embarquons pour une ultime mission, la plus périlleuse de votre longue carrière, celle de vous rendre hommage. Son Altesse Sérénissime -SAS- l’a bien méritée, dix ans après. Il y a tout juste une décennie, le 31 octobre 2013, s’éteignait à 83 ans Gérard de Villiers des suites d’un cancer du pancréas. Vilain Halloween. Le père des romans d’espionnage SAS venait de publier le numéro 200 de la série au début du mois. Depuis 1965 et SAS à Istanbul, au rythme de quatre opus par an, les aventures du prince autrichien Malko Linge, barbouze de luxe de la CIA envoyée aux quatre coins globe pour tirer le monde libre des plus diaboliques traquenards, se rangeaient discrètement dans les bibliothèques des Français, bien cachées par les lourds volumes de Balzac. SAS, c’est un des plus grands succès de l’histoire éditoriale du pays, plus de cent millions d’exemplaires vendus, mais si vous évoquiez les trois lettres en dîner, pas un invité qui n’affiche une petite moue méprisante : « Vous savez, la littérature de gare, très peu pour moi… »
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S’il y a bien un auteur à qui l’on a appliqué l’expression infamante, c’est à Villiers. La faute un peu au rythme de publication démentiel, beaucoup aux scènes pornographiques qui émaillent ses ouvrages avec une régularité d’horloger suisse, aussi à la rareté chez eux de la psychologie. Il y a bien quelque chose d’industriel chez les SAS, une recette immuable : la première scène en forme de massacre, souvent d’un indicateur de la CIA démasqué, le briefing de Malko par le dirigeant de l’antenne de la Company dans le pays en question, les scènes de sexe, les descriptions de torture généreuses en détails anatomiques, les accrochages au plus ou moins gros calibre, les révélations et retournements de situations de rigueur, puis une conclusion toujours amère, sans illusion sur l’homme. Villiers lui-même ne se considérera jamais comme un écrivain mais comme un simple conteur d’histoire.
Surtout, ce que l’intelligentsia française ne pardonne pas à Villiers, ce qui lui vaudra tous les mépris, c’est que le bonhomme est de droite et ne s’en cache pas tellement. Il commence on ne peut plus fort quand, à peine sorti de Sciences Po, celui qui se destine à une carrière de journaliste atterrit au milieu des années cinquante dans l’intolérable hebdomadaire Rivarol, encore nostalgique d’un certain maréchal et pour le moins judéosceptique. S’il s’oriente vite vers la presse people, Villiers donne encore des articles à Minute et multiplie en interview des sorties de nature à plonger l’ensemble du bureau politique d’EELV dans des crises de tachycardie sévère. L’homme parle sans tabou, critique la paresse et l’hystérie des Arabes et des pieds-noirs « arabisés, » considère les féministes comme des mal-baisées, assume qu’il se sentira toujours plus proche « d’un blanc con que d’un noir intelligent » par solidarité raciale. En privé, il enchaîne les plaisanteries les plus grasses sur les minorités en tout genre, sans lésiner sur la gaudriole antisémite, et il est de notoriété publique qu’il assaisonne approximativement une phrase sur deux d’un « pédé » de bon aloi. Quelque part dans les années 1990, l’écrivain modère cependant sa parole, il rencontre même Mandela dont il se déclare un admirateur. Mais ses livres restent un concentré d’anticommunisme, ce qu’il ne cessera de revendiquer haut et fort, puis, quand la guerre froide s’estompe, d’anti-islamisme.
En privé, il enchaîne les plaisanteries les plus grasses sur les minorités en tout genre, sans lésiner sur la gaudriole antisémite, et il est de notoriété publique qu’il assaisonne approximativement une phrase sur deux d’un « pédé » de bon aloi.
Pourquoi alors rendre hommage à celui qui ne semble être qu’un oncle un poil limite au dîner de Noël ? Parce que ses livres sont foutrement bons, pardi ! Cette qualité qui tient d’abord à leur intelligence rare de la géopolitique. Villiers sait incontestablement de quoi il parle, plus que de nombreux spécialistes. Intenable, le père de Malko visite systématiquement les pays où il s’apprête à faire évoluer son prince autrichien. Surtout, il va se constituer au fil des années, la notoriété et son mariage avec une fille d’officier supérieur aidant, un carnet d’adresse inégalé dans tous les grands services de renseignement du monde, à commencer évidemment par la DGSE. Il est notamment un ami intime de Philippe Rondot, un des généraux les plus importants des renseignements français dans les années 1980 et 1990, qui a notamment mené à bien la traque du terroriste Carlos. Toujours très proche de l’actualité, ses ouvrages livrent des informations connues souvent uniquement des cercles les plus restreints. Cet accès privilégié aux données les plus confidentielles mêlé à son instinct exceptionnel lui permettent même souvent de prévoir dans ses livres, avec plusieurs mois d’avance, un certain nombre d’évènements qui constitueront une surprise pour la plupart. Il en sera ainsi de l’assassinat du président égyptien Anouar el-Sadate par des islamistes en octobre 1981, anticipé dans Le complot du Caire sorti en janvier, d’un attentat contre de hauts responsables du régime syrien en juillet 2012 qui était narré dans Le Chemin de Damas publié en juin, ou encore en septembre de la même année de l’assassinat de l’ambassadeur américain à Benghazi par des fondamentalistes, prévu lui dans un opus paru en janvier. Cette liste qui n’est pas exhaustive démontre la connaissance étonnante des secrets les mieux gardés des barbouzeries chez un homme qui n’est après tout qu’un romancier.
Et un romancier, Villiers l’est bien, quoi qu’il en dise lui-même. Car toute cette science serait stérile sans être servie par une plume qualifiée. Si l’auteur n’a évidemment rien d’un observateur fin de la nature humaine, il est par contre d’une efficacité redoutable pour rendre l’ambiance d’un lieu en un détail, une formule. Si elle ne rentre jamais dans des considérations psychologiques poussées, ses descriptions des différents acteurs des services de renseignements ou de leurs opposants sonnent particulièrement vraie, rendent compte de leurs motivations et de leur état d’esprit. Avec Villiers, on y est, au cœur de l’action, dans les couloirs de Langley, dans les halls des hôtels de Marbella où se scellent de juteux contrats entre terroristes et narcotrafiquants, sur le tarmac de JFK pour empêcher un attentat fomenté par des groupes communistes sud-américains ou au fin fond d’une grotte afghane dans une planque d’arme de mujahidins.
Et un romancier, Villiers l’est bien, quoi qu’il en dise lui-même. Car toute cette science serait stérile sans être servie par une plume qualifiée.
Le roman d’espionnage est d’abord une spécialité britannique où les maîtres ont pour nom Graham Greene, Ian Flemming et John le Carré. Plus loin dans le XXe siècle, il s’épanouit outre-Atlantique, avec notamment l’inévitable Tom Clancy. La France, si elle connaît des tentatives, peine à suivre dans ce domaine, comme elle peine à produire des films d’action. Peut-être la faute à un intellectualisme qui méprise un genre considéré comme mineur. En tout cas, malgré ce contexte défavorable, Gérard de Villiers s’est hissé à la hauteur des meilleurs spécialistes anglo-saxons. Et sa littérature laisse deviner un personnage plus complexe que le réac bas du front dont on parlait plus haut. Ainsi, dans SAS, les dictatures pro-américaines d’Amérique latine sont souvent dénoncées. Les femmes, si elles sont sexualisées au plus haut point, sont souvent des personnages forts, centraux dans l’intrigue, tout comme les Juifs du Mossad dont l’excellence est mise en avant. Les Américains sont eux régulièrement moqués pour leur puritanisme et leur manque de culture. Pas exactement un ultralibéralisme borné et nauséabond, donc. Bien plus, le prince Malko, s’il défend la liberté, incarne plutôt les valeurs aristocratiques jetées dans le bain de la modernité. Séducteur nerveux, il ne fait pas moins preuve d’une galanterie à toute épreuve, toujours prêt à risquer sa vie pour les yeux d’une belle. Il a aussi horreur des effusions de sang inutiles et déloyales, porte au combat une éthique du duel. Finalement, s’il travaille pour la CIA, ce n’est pas au nom de la froide raison d’état mais par sens de la justice et surtout goût de l’aventure saine et virile.
Ainsi, dans SAS, les dictatures pro-américaines d’Amérique latine sont souvent dénoncées. Les femmes, si elles sont sexualisées au plus haut point, sont souvent des personnages forts, centraux dans l’intrigue, tout comme les Juifs du Mossad dont l’excellence est mise en avant.
A l’extrême crépuscule de sa vie, Gérard de Villiers a fini par recevoir la reconnaissance que l’intelligentsia lui avait toujours refusé. Comme souvent, le point de départ n’est pas venu de l’Hexagone. En janvier 2013, bluffé par les prédictions récentes de l’écrivain, le New York times consacre un portrait fouillé et élogieux au père de SAS. Les médias français sont alors forcés de se pencher pour de bon sur son cas et, consécration ultime, Ariane Chemin vient lui rendre visite pour Le Monde dans son appartement de l’avenue Foch au mois d’août. Titré Itinéraire d’un réac, le beau papier qui en sort fait date, même si sa coloration idéologique est évidente. A sa mort fin octobre, la ministre de la Culture Aurélie Filippetti reste néanmoins, contrairement à tous les usages pour un romancier ayant rencontré un tel succès, totalement silencieuse. La gauche est teigneuse jusque dans la tombe. La prestigieuse Revue des Deux lui consacre malgré tout son numéro d’été l’année suivante, dans lequel intervient notamment l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, grand amateur de Villiers l’ayant d’ailleurs invité à dîner au Quai d’Orsay quand il l’occupait. Depuis ce dernier hommage, les SAS ont été relégués dans les cartons où ils ont pris la poussière, fraction littéraire vaguement honteuse du monde finissant des boomers. L’absence d’adaptation à Hollywood, qui était en négociation au moment de la mort de Villiers qui l’a arrêtée net, est probablement la cause principale de cet oubli. Gérard de Villiers a été consacré trop tard pour passer à la postérité.
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Il reste néanmoins un pan du patrimoine littéraire français, et un des plus grands succès de librairie de notre histoire. Par ailleurs la droite est en droit de revendiquer son héritage, et elle ne s’en prive pas à travers ces quelques lignes. Avec son goût de la provocation, de l’aventure, de l’alcool et des femmes, le tout doublé de hauteur aristocratique, Gérard de Villiers avait récupéré un petit quelque chose de l’éthique des Hussards. Son autobiographie parue en 2005 a d’ailleurs pour titre Pied au plancher et sabre au clair, référence automobile et escrimeuse qui a sûrement arraché son sourire insolent à Nimier.





