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Euthanasie : la grande confrontation

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Publié le

8 avril 2025

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La France s’apprête à légaliser l’euthanasie, sujet grave s’il en est, sans qu’aucun débat sérieux n’ait eu lieu. L’Incorrect a donc réuni autour d’une table ce que l’intelligence a produit de mieux en notre pays pour en discuter : Pierre Manent et Alain Finkielkraut. Et ça tombe bien, les deux philosophes ne sont pas d’accord. Duel à mort… Feu !
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Alain Finkielkraut, vous consacrez un chapitre à la question de la vie et de l’euthanasie dans votre dernier ouvrage, Pêcheur de perles. Pourquoi cette question vous semble importante aujourd’hui et quelle est votre position sur le projet de loi qui sera débattu dans les prochaines semaines ?

Alain Finkielkraut : On ne peut aborder la question de l’euthanasie, sans parler préalablement de la mort. Plus j’avance en âge, plus la perspective de la fin de vie me tourmente. Pour moi,la mort a le mot de la fin : c’est une évidence. Je ne crois pas à l’au- delà, je ne crois pas à la vie éternelle. Et si j’ai une telle passion pour la religion chrétienne, c’est parce que Jésus sur la croix a dit : « Mon père, mon père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est Néarque dans Polyeucte : même Dieu a craint la mort. Bossuet disait : « Nous savons avec une entière certitude que si cette maison de terre et de boue dans laquelle nous habitons est détruite, nous avons une autre maison qui nous est préparée au ciel. » Mais Pascal, au même moment, écrivait : « Le dernier acte est sanglant quelque belle que soit la comédie en tout le reste, on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. » Et il ajoutait : « S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion, car elle n’est pas certaine. » L’effroi de la mort est pris en compte par la religion chrétienne et la mort même est au cœur de son iconographie, avec les descentes de croix, les mises au tombeau, les Pietà. Et il y a ce cri, cet appel inouï qui n’a d’équivalent dans aucune religion au monde.

Lire aussi : La désacralisation de la mort ou les larmes d’Hippocrate

Mais aujourd’hui, Dieu a disparu de notre société.

Alain Finkielkraut : En effet, l’athéisme a triomphé et il n’en tire ni gloire ni satisfaction. Il ne fait pas le fier. Gershom Scholem disait : « Là où il y avait Dieu, il y a maintenant la mélancolie. » Nous ne sommes plus à l’époque de l’athéisme victorieux et du règne de l’Homme. Aujourd’hui, l’Homme est orphelin de Dieu. C’est comme cela que je vis mon athéisme et plus le temps passe, plus l’angoisse monte. Mais c’est aussi le paradoxe de notre époque : l’angoisse de la fin de vie l’emporte chez moi et chez beaucoup d’autres, sur l’angoisse de la fin de la vie. La médecine a fait d’immenses progrès mais elle ne répare pas le cerveau. Elle fabrique à la chaîne, comme l’a dit la neurologue Anne-Laure Boch, des « nonagénaires déments ». Je pense à la maladie d’Alzheimer, à la maladie de Pick, et à toutes les démences séniles.

Qu’est-ce que l’Alzheimer ? Le philosophe Michel Malherbe, dont la femme était atteinte de la maladie, répond : « Plus encore qu’une maladie, c’est le mal ayant installé dans le vivant ses quartiers. Le vivant se défait inexorablement. Il est touché jusque dans son intégrité d’individu, sa dignité de personne responsable. » L’Alzheimer, c’est l’interminable progrès de l’hébétude. C’est, comme l’a écrit Rezvani, « l’immense chagrin de se savoir en état de destruction mentale ». Quand le diagnostic est posé, on est assez lucide pour le comprendre. On sait ce qui arrive et ce qui va arriver. C’est pourquoi je plaide pour une médecine miséricordieuse. Quand la médecine ne peut plus aider à vivre, elle doit aider à mourir. Elle a les moyens de soulager les souffrances physiques avec notamment les soins palliatifs mais face à cette souffrance-là, elle est désarmée. Or, le projet de loi sur la fin de vie n’en tient pas compte. Si un tel malheur devait m’arriver, j’espère que j’aurai le courage d’aller en Suisse – je préfère le suicide assisté à l’euthanasie – car je refuse d’infliger à mes proches la terrible épreuve de faire leur deuil de mon vivant.

Il faut mesurer le bouleversement que ce projet de loi introduit dans l’économie de la vie humaine

Pierre Manent

Pierre Manent : Je crois que tous ceux qui ont notre âge partagent votre angoisse à la perspective d’une fin de vie égarée. Je n’ai pas de consolation ou de réponse à vous offrir sinon la plate remarque que le progrès et la technique nous ont jusqu’ici rendu la vie bien plus facile en comparaison de celle de nos aïeux. Mais ces dix ou même quinze années de plus accordées à nos générations ont un prix élevé pour ceux qui subissent ces dégradations psychiques. Je ne peux que vous dire ma sympathie pour votre sentiment. Je suis sensible aussi à ce que vous dites à l’honneur du christianisme, mais vous êtes un peu injuste pour le judaïsme…

Alain Finkielkraut : Nous sommes à front renversé aujourd’hui !

Pierre Manent : Les paroles de Jésus sur la croix que vous citez sont d’abord le premier verset du Psaume 22, ce sont les paroles de la prière juive, les Psaumes étant la prière commune des juifs et des chrétiens, comme je ne me lasse pas de le répéter.

De même que vous avez souhaité commencer par la mort, le sujet m’a inspiré de commencer par la loi. Depuis quelques années, nous sommes sans cesse menacés de lois nouvelles qui ont le but en effet nouveau de nous libérer de la Loi. Cela fait en réalité bien longtemps que l’horizon du progressisme est une vie sans Loi, avec cette idée que si nous pouvions parvenir à nous débarrasser de la Loi, alors enfin nous accéderions au bonheur. C’était hier une loi pour nous débarrasser de celle qui réglait de temps immémorial les relations entre les sexes et les générations, et c’est aujourd’hui une loi qui veut apprivoiser la mort en affaiblissant gravement la Loi qui interdit de tuer. Il faut mesurer le bouleversement que ce projet de loi introduit dans l’économie de la vie humaine. Comme vous savez, ce changement s’annonce sous le prétexte bien sonnant de « mourir dans la dignité ». C’est une expression à laquelle il est impossible de donner un sens tant soit peu précis.  Qui nous expliquera ce que sont les « morts indignes » dont cette nouvelle loi nous délivrera ? Si les hommes ont en effet une dignité, c’est parce qu’ils sont une liberté sous la Loi – une Loi que les hommes n’ont pas faite, comme le commandement « tu ne tueras point ». On peut l’appeler Loi de Dieu, Loi de la Nature ou Loi de la Raison, en tout cas c’est une Loi qu’ils n’ont pas faite. Et si par ailleurs, dans leur vie sociale et politique, les hommes peuvent se donner à eux-mêmes la loi, s’ils ont cette dignité, c’est justement parce qu’il y a une Loi supérieure qu’ils ne se sont pas donnée.

La dignité humaine est fondée par la Loi. Si les hommes ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent des autres et d’eux-mêmes, c’est parce qu’il y a une Loi qui le leur interdit. Une Loi qui se décline dans les commandements du Décalogue. L’injonction progressiste nous commande, au nom de l’humanité, de sortir de ce qui constitue notre humanité. Sans se rendre compte qu’en abandonnant ou en affaiblissant la Loi fondamentale, le « pragmatisme » tant vanté se retrouve sans principe de direction.

Le CCNE (Comité consultatif national d’éthique) n’est-il pas censé être le garant de ce principe de direction ?

Pierre Manent : En 2013, le CCNE s’était déclaré hostile à la légalisation de l’assistance au suicide et à l’euthanasie. Dix ans plus tard, il a changé d’avis puisqu’il aurait découvert « une voie pour une application éthique d’une aide active à mourir. » Cette voie résiderait dans une conciliation entre « le devoir de solidarité envers les personnes les plus fragiles, et le respect de l’autonomie de la personne ». Tel est le fil directeur des recommandations du CCNE. Il y avait une Loi, une Loi salutaire car libératrice et fondatrice de la dignité humaine : l’interdiction de tuer. Sans expliquer pourquoi on a changé d’avis depuis 2013, on la remplace par un compromis aléatoire entre « solidarité » et « autonomie ». Chacune de ces notions est intéressante, chacune  mérite une réflexion, mais il est clair que de ces dissertations ne découleront que des choix fondés sur les convictions philosophiques des auteurs. Nous comprenons en tout cas que l’intention désormais est d’abandonner la référence à la Loi et de transformer cette question de principe en un arrangement entre personnes bien intentionnées. Nous allons régler nos problèmes entre nous …

Il y avait une Loi, une Loi salutaire car libératrice et fondatrice de la dignité humaine : l’interdiction de tuer. Sans expliquer pourquoi on a changé d’avis depuis 2013, on la remplace par un compromis aléatoire entre « solidarité » et « autonomie ».

Pierre Manent

Si l’oubli de l’interdit n’est pas justifié ni commenté, il y a quand même, dans le rapport du CCNE sur la fin de vie, une proposition particulièrement éloquente, qui nous donne une idée assez nette de satendance. Dans l’avis 139, il est dit : « Le droit à la vie ne vaut pas devoir de vivre ». Diable ! Le Comité n’y va pas par quatre chemins : nous avons droit à la vie mais il ne faudrait pas en abuser ! C’est l’aveu. Ainsi,une loi fondamentale de l’ordre humain est obscurcie par un argumentaire pauvre et confus, dont la seule fonction est de flouter ce qu’on est en train de faire, c’est-à-dire céder à un choix politique.

Ces mises en scène de la délibération sont de plus en plus fréquentes. Ces Comités ou Conventions ne procèdent à aucune élaboration intellectuelle sérieuse ni à aucun dialogue sincère dans lequel les opinions contradictoires non seulement peuvent s’exprimer, mais aussi contribuer effectivement aux recommandations finales. Il s’agit simplement d’ouvrir la voie à ce qu’on appelle une avancée législative, qui a été décidée pour des raisons politiques et par des politiques.

Alain Finkielkraut : Francis Bacon, l’un des rédacteurs du projet moderne, écrivait : « J’estime que c’est la tâche du médecin non seulement de faire retrouver la santé, mais encore d’atténuer les souffrances et les douleurs. Et ce, non seulement quand un tel adoucissement est propice à la guérison, mais quand il peut aider à trépasser paisiblement et facilement. »Je ne crois pas que le suicide assisté consiste à transgresser le « Tu ne tueras point ». Ce n’est pas tuer, c’est aider à mourir quand on ne peut strictement rien faire d’autre. Une femme a écrit à son médecin cette lettre bouleversante :« Je vis sans passé, sans avenir. J’ai la maladie d’Alzheimer. Je perds peu à peu la parole. Je meurs un peu chaque jour. Je n’appartiens pas à un Dieu. Je suis libre. Je pense au suicide assisté. J’ai fait une demande parce que je suis fatiguée. Tout le monde peut attraper l’Alzheimer, riche ou pauvre. » Un médecin qui ne répond pas à cet appel se rend coupable de non-assistance à personne en danger. Dans une carte postale envoyée un peu plus tard, cette femme au bout du rouleau a écrit au médecin que s’il n’acceptait pas sa demande, elle essaierait de s’écraser contre un mur avec sa voiture. Se draper, face à cette détresse, dans le serment d’Hippocrate ou dans le « Tu ne tueras point », c’est de la cruauté déguisée en miséricorde. Mais encore une fois, je ne parle pas du projet de loi puisqu’il ne prend pas en compte cette réalité.

Un médecin qui ne répond pas à cet appel se rend coupable de non-assistance à personne en danger.

Alain Finkielkraut

En vous écoutant, j’ai pensé au beau roman de Michel Houellebecq, Anéantir, dans lequel il aborde cette question. L’un de ces personnages, après un très grave accident vasculaire, se réveille paralysé et a perdu l’usage de la parole. Il doit aller dans un hôpital mais un groupe militant l’arrache à cet hôpital de peur que justement les médecins recourent à l’euthanasie. Houellebecq a des formules extraordinaires sur la dignité comme cette tribune parue au Figaro. « Je n’ai guère eu l’impression, tout au long de ma vie, de manifester une dignité exceptionnelle et je n’ai pas l’impression que ce soit appelé à s’améliorer. Je finis de perdre mes cheveux et mes dents. Mes poumons vont commencer à partir en lambeaux. Je vais devenir plus ou moins impotents, plus ou moins impuissants, peut être incontinents, peut être aveugles. » Et il termine par « Bon, et alors ? ». Comme notre écrivain, je n’aime pas cette idée de mourir dans la dignité mais si j’en reviens à son roman, Houellebecq se facilite la tâche. Son personnage très diminué continue à lire, à écouter de la musique et peut, malgré son aphasie, communiquer avec ses proches. Il ne tombe pas progressivement et inexorablement dans l’hébétude. Pas plus que la mort, l’Alzheimer ne peut se regarder fixement. Bien entendu, l’interdit fondamental doit être maintenu mais il faut avoir une approche subtile de cette loi. Nous ne devons pas vivre sous le règne de la raison pratique, mais sous celui de la sagesse pratique, adaptée à la singularité des situations et des cas. La médecine, quand elle est impuissante, doit admettre avec humilité cette impuissance et tendre la main à ceux qui, entre le rien de la vie sans conscience et le néant, choisissent en toute connaissance de cause le néant.

Pierre Manent : Je souhaite comme vous que nous vivions sous le règne de la sagesse pratique. La loi d’interdiction est absolument impérative, mais comme toute loi, elle rencontre des cas qui en quelque sorte lui résistent, qu’elle ne parvient pas à traiter, directement ou immédiatement, de façon satisfaisante. Les médecins et soignants ont toujours tenu compte du fait que la loi absolue ne permet pas de répondre adéquatement à tous les cas absolument. Certaines situations exigent, comme Montesquieu le dit dans un autre contexte, des « modifications nécessaires dans l’obéissance » à la loi. Il y a une grande différence entre tenir compte des cas ou des situations extrêmes, tenir compte des exceptions sans toucher à la loi d’interdiction, et faire une loi pour les exceptions. Au lieu que l’exception confirme la règle, on généralise, on régularise l’exception.  Toute autorisation légale implique un encouragement. Ce que la loi autorise explicitement, est par là-même encouragé. Ce fait très simple est ignoré par les nouveaux législateurs.

Pour cette raison même, ne risque-t-on pas d’être entraîné dans une spirale inflationniste, qui verrait le domaine de l’euthanasie s’étendre toujours davantage ?

Pierre Manent : On risque effectivement d’étendre indéfiniment le domaine d’application de l’aide active à mourir ou de l’euthanasie parce qu’il n’y aura pas de limite à la demande ainsi encouragée. Si la détresse subjective avec tout ce qu’elle a de volatil devient le critère d’une telle décision, les médecins se trouveront exposés à des demandes toujours nouvelles, encouragées et légitimées par la loi nouvelle. On placera devant les malades ou les souffrants, comme une chose à la fois possible et légale, comme une chose finalement normale, cette possibilité. Si quelques-uns bien sûr y trouveront une issue à leur détresse, beaucoup d’autres éprouveront leur désir de continuer à vivre comme une chose honteuse désormais. Déjà aujourd’hui, les vieilles personnes ont le sentiment de gaspiller pour leurs vies diminuées les ressources parfois maigres de leur famille. Combien de problèmes financiers occasionne la fin de vie ! La légalisation tend à faire du suicide assisté ou de l’euthanasie la « solution » à un problème grave et fréquent. Comment imaginer que de telles lois n’aient pas des effets rapides, larges et profonds ?

Si la détresse subjective avec tout ce qu’elle a de volatil devient le critère d’une telle décision, les médecins se trouveront exposés à des demandes toujours nouvelles, encouragées et légitimées par la loi nouvelle.

Pierre Manent

D’autant que l’aide à mourir devenant un « service », se multiplieront les prestataires de services, rivalisant d’ingéniosité pour offrir la « solution » la plus avantageuse. On observe une extension très rapide du nombre et de la variété des cas subsumés sous la règle d’euthanasie ou du suicide assisté pour ainsi dire dans tous les pays qui ont légalisé ces démarches. En Belgique, on réclame aujourd’hui l’extension aux mineurs de la loi légalisant l’euthanasie, extension qui semble un fait déjà acquis en pratique. Sous ces lois d’exception, tout, réellement tout, devient possible.

Comment articuler donc la demande sincère d’abréger les souffrances et le bien commun ?

Pierre Manent : Les arguments d’Alain Finkielkraut sont forts, mais je ne pense pas qu’ils justifient un tel bouleversement de la règle de nos vies. Il ne faut pas sous-estimer le risque de corruption, de démoralisation induit par la légalisation du calcul utilitaire : cette vie vaut-elle la peine d’être vécue ? Si ces conditions désolantes, déchirantes, poignantes sont pensées sous la rubrique de la vie indigne d’être vécue, de la vie indigne, alors la pente nous entraînera vers la diffusion du sentiment d’indignité chez tous ceux dont la vie est en quelque mesure diminuée. Si la vie qui dépend des soins d’autrui est jugée indigne, on prive les patients de la consolation de ce que le CCNE appelle la solidarité, et qui peut recevoir un autre nom. Ou n’aurions-nous à aimer que la vie jeune et belle, à laquelle l’avenir sourit ? C’est la condition humaine que ces nouvelles lois nous enjoignent de refuser, en vérité de détester, la condition humaine dans sa misère, qui n’a rien d’indigne.

Lire aussi : Contre l’euthanasie et le suicide assisté

La seule chose que je peux dire personnellement – puisque vous avez courageusement exprimé votre sentiment personnel –, c’est que je ne sais pas ce que je penserai dans ces circonstances-là si elles adviennent. Aujourd’hui je voudrais simplement pouvoir continuer à avoir confiance. Dans la situation présente, je fais confiance aux soignants tels que j’ai pu les connaître. Je n’ai pas une grande expérience de la médecine ou de l’hôpital.

Alain Finkielkraut : Moi si !

Pierre Manent : Je fais confiance aux soignants, et je fais confiance à mes proches pour faire ce qu’ils penseront juste. Je me confie à leurs soins et je ne les chargerai pas de mes directives anticipées, qui sont la chose la plus vaine qu’on puisse imaginer. Comment savoir ce que seront mes souhaits dans des circonstances que je ne peux imaginer aujourd’hui? Combien de personnes âgées ne mentionnent jamais les directives anticipées qu’elles avaient rédigées dix ou vingt ans auparavant et soigneusement rangées ! L’idée qu’un moyen judicieux de faire face à l’ultime épreuve consiste à mettre noir sur blanc nos souhaits pompeusement qualifiés de directives, quel bricolage naïf pour affronter une situation où, en dernière instance, nous ne pouvons faire confiance qu’à deux choses : à l’interdit de tuer qu’il ne faut surtout pas affaiblir et aux soignants qui, avec l’expérience qu’ils ont, sauront encourager notre désir de vivre comme ils sauront adoucir nos souffrances. Mais tout cela laissera toujours à chacun quelque chose à faire : faire face.

Dans son livre La dernière liberté ?, le biologiste Axel Kahn explique que son expérience lui a appris que dans les conditions de fin de vie, les soignants, qu’ils soient chrétiens, athées, agnostiques, jugent en fonction non pas de leur philosophie ou croyance mais de ce qui en quelque sorte est appelé par le cas particulier. Non pas que le cas particulier donne la loi, mais c’est la disposition acquise par des soignants pour qui l’interdit de donner la mort est premier, c’est leur habitus de respecter cette loi, tout en acceptant éventuellement des écarts lorsque la situation l’exige, qui permet qu’on leur fasse confiance pour prendre soin de nous.

Vous nous dites donc qu’il faut accepter cette zone grise ?

Pierre Manent : Oui. Il faut accepter cette zone grise où le médecin, les proches et le patient s’il a conservé assez de lucidité, bref toutes les parties prenantes, vont décider selon leur conscience.

Alain Finkielkraut : Le Journal of Bioethics affirmait que « des personnes sur le point de perdre leur identité morale ont le devoir de se supprimer afin d’éviter à leurs proches un lourd fardeau émotionnel et financier ». Cette phrase est terrible. Effectivement, le jour peut-être arrivera où les médecins seront autorisés et même incités par une société soucieuse de ne pas creuser les déficits à provoquer la mort de nonagénaires déments, toujours plus nombreux et toujours plus coûteux. Ce risque ne doit pas être mésestimé. D’autre part, je l’ai dit, je le répète, les cas importants qui me préoccupent – les maladies dégénératives – ne sont pas pris en compte par le projet de loi. Il faut bien le savoir. On ne peut recourir qu’à la Belgique ou à la Suisse.

Je ne suis pas sûr qu’on puisse rester dans la zone grise, parce que tout dépend alors de la bonne volonté du médecin. Là peut régner l’arbitraire, ou le passe-droit : on sait par des amis que tel médecin est plus accessible à ce genre d’argumentation. Mais la femme que je citais et qui demandait la pitié de son médecin traitant n’avait visiblement pas, elle, de relation pour s’en sortir. Je suis tout à fait d’accord avec Pierre Manent pour dire que le mot « dignité » est très dangereux. L’immense chagrin que l’on éprouve à perdre pied, c’est autre chose que le passage de la dignité à l’indignité.

Effectivement, le jour peut-être arrivera où les médecins seront autorisés et même incités par une société soucieuse de ne pas creuser les déficits à provoquer la mort de nonagénaires déments, toujours plus nombreux et toujours plus coûteux.

Alain Finkielkraut

Paul Ricœur faisait dans ses dernières années cette prière : « Être vivant jusqu’à ma mort. » J’y suis très sensible. Et je fais la même prière, mais je n’ai personne à qui l’adresser. Et qu’arrivera-t-il si elle n’est pas exaucée ? Je reviens un instant à Michel Malherbe. Sa femme est donc dans une institution, il va la voir et tous ses amis lui demandent : « Est-ce qu’elle vous reconnaît ? » Et lui dit que la question qu’on oublie de lui poser, c’est « Est-ce que moi, je la reconnais ? » C’est une question abyssale. On ne peut pas laisser les choses en l’état.

Pierre Manent : C’est une question abyssale, mais précisément, qui n’a pas de réponse. On ne sait pas ce qui se passe dans la tête de cette personne. Est-elle plutôt heureuse ou est-elle très malheureuse ? Est-ce qu’elle me reconnaît ? « Il me semble que non, elle ne me reconnaît plus. Ah mais si, là, si elle a dit cela, c’est qu’elle me reconnaît. » Autant d’énigmes.  « L’abîme appelle l’abîme. » Dans ces parages, seul le langage des Psaumes ou du livre de Job est à la mesure de ce que vous appelez justement notre vertige. Si donc je partage tout à fait votre sentiment, je ne partage pas votre conclusion : je « laisse les choses en l’état ».

Alain Finkielkraut : Je vais vous donner un exemple. À la télévision il y a quelques années, l’éditeur Charles Ronsac – créateur du journal Francs-tireurs au sortir de la Résistance, et grand éditeur ayant notamment édité Le passé d’une illusion de François Furet – se félicitait d’avoir gardé chez lui sa femme atteinte de cette pathologie neurodégénérative. Et d’un autre côté, il disait, sans saisir la portée de cette révélation, qu’il devait continuellement veiller sur elle, car elle profitait de la moindre inattention pour monter au balcon et tenter de se jeter dans le vide. Et je pense, par contraste, à l’écrivain belge Hugo Claus. Un jour on lui annonce la terrible nouvelle et il est assez lucide pour comprendre. Il survit quelques temps puis quand il sent qu’il commence à perdre pied, il se rend dans une clinique. Il est avec son épouse, il sabre le champagne puis il subit l’euthanasie.

Je me demande : où est la vraie charité ? Est-ce dans le comportement magnifique et aveugle de Charles Ronsac, ou est-ce dans cette possibilité offerte à Hugo Claus d’en terminer avant qu’il soit trop tard ?

Pierre Manent : Il n’y a pas de raison de dire : « Ceci est admirable et ceci est lamentable. » Il y a des cas, relativement fréquents, de couples qui se suicident ensemble. Ce sont des actes libres que chacun accomplit en connaissance de cause. Non, précisément pas en connaissance de cause. Celui qui se tue accomplit un geste trop grand pour lui. Il est libre, mais il ne sait pas ce qu’il fait. En tout cas, la loi de l’État n’a rien à y voir puisque la loi de l’État depuis longtemps ne considère plus le suicide comme un crime.

Alain Finkielkraut : C’est difficile de se suicider, contrairement à ce qu’on croit. Si vous avez la maladie d’Alzheimer, vous faites quoi ? Vous prenez des médicaments ? Lesquels ? Et s’ils n’ont d’autres résultats que de vous faire souffrir et vomir ? C’est pourquoi l’aide d’un médecin peut être nécessaire. Ce sont des considérations qui ont l’air triviales, mais il me semble que la morale ne peut pas s’en tenir à l’énoncé majestueux de la loi.

Pierre Manent : Encore une fois, je partage votre attention à ces cas extrêmes. Simplement, je crois que, à supposer que cette nouvelle loi facilite le traitement de certains cas de cette sorte, elle nous place sur une pente où très vite on va « se jouer de la nature humaine » comme le disait Montesquieu à propos de certains empereurs romains, et comme nous le voyons déjà près de nous dans certains pays francophones. Ce ne sont pas les empereurs romains, c’est aujourd’hui la démocratie avancée qui, en accordant à la machine sociale le soin de décider de la vie qui mérite ou non d’être vécue, livre la vie humaine à l’initiative pragmatique des prestataires de services qui par exemple joindront ingénieusement le suicide assisté au don d’organes, comme on le voit déjà envisagé dans certains pays. En mettant un terme à sa vie qui n’en vaut plus la peine, la personne contribuera à sauver la vie d’une autre personne. Quel encouragement au suicide pour un mineur troublé que la perspective de ce généreux sacrifice! Au Québec, chose moins terrible mais tout de même troublante, certaines entreprises de pompes funèbres accueillent dans leurs murs l’opération du suicide assisté de sorte que l’on y peut passer sans heurt du fauteuil au cercueil. On tremble à l’idée de ce que l’amour dévoyé de l’humanité joint à la cupidité inventeront pour notre bonheur quand la loi qui fait de la mort aidée ou donnée un service, aura donné la grande Autorisation.

Ce ne sont pas les empereurs romains, c’est aujourd’hui la démocratie avancée qui, en accordant à la machine sociale le soin de décider de la vie qui mérite ou non d’être vécue, livre la vie humaine à l’initiative pragmatique des prestataires de services qui par exemple joindront ingénieusement le suicide assisté au don d’organes, comme on le voit déjà envisagé dans certains pays.

Pierre Manent

Je ne pense pas que le maintien de la Loi qui interdit absolument de tuer résolve tous nos problèmes. Cette loi n’est pas chargée de résoudre nos problèmes. Elle fixe la condition première d’une vie humaine – d’une vie digne. C’est en ne touchant pas à cette loi que nous avons la meilleure chance de résoudre durablement nos problèmes autant qu’ils peuvent l’être. Si pénètre dans nos consciences l’idée que face à une vie qui n’est plus « digne d’être vécue », nous sommes autorisés à aider à mourir ou à donner la mort, nous serons désarmés et bientôt indifférents ou même complaisants devant les fournisseurs de mort compatissante. Beaucoup de nos concitoyens pensent sincèrement qu’il s’agit seulement d’ « humaniser la loi ». On va en réalité faire advenir un monde où la Loi la plus immémoriale, la première Loi d’une certaine façon, sera explicitement suspendue sur une base régulière dans diverses procédures dont les familles éclairées devront apprendre à faire usage, et que la pression sociale imposera aux autres.

Alain Finkilekraut : Je ne nie pas le danger. Je pense à un très beau texte de Levinas qu’il a appelé La Lutte avec l’Ange dans lequel il dit que pour lui, le Talmud, c’est la surveillance du général à partir du particulier. Mais le particulier qui m’occupe, et qui n’est pas rien, n’a pas reçu l’agrément de la loi à venir.

Notre monde moderne cherche à faire disparaître la souffrance et l’agonie, mot aujourd’hui péjoratif alors que pendant des siècles, l’agonie était le temps de passage vers la mort et donc l’heure des comptes et des adieux. N’allons-nous pas supprimer une composante essentielle de la vie humaine ?

Alain Finkiekraut : C’est l’un des mérites de la modernité que d’avoir, sinon aboli, du moins atténué la souffrance. C.S. Lewis disait : « Fermez les yeux et pensez à un monde sans chloroforme. » Nous avons le chloroforme, nous avons les antibiotiques, les femmes qui accouchent ont la péridurale et moi, quand j’étais très mal en point, j’avais la morphine. De tout cela, il faut tenir compte. C’est pourquoi la médecine peut répondre à certaines formes de détresse psychique et physique, d’où l’importance des soins palliatifs. Quant à l’agonie, ce qui me paraît très triste, c’est qu’on meure de moins en moins chez soi, mais de plus en plus à l’hôpital et intubé. Les vraies cérémonies des adieux que l’on trouve dans les Fables de La Fontaine sont de plus en plus rares. Je pense au film de Denys Arcand, Les Invasion barbares : le héros atteint d’une maladie incurable est entouré de ses amis et c’est une infirmière accorte qui lui administre la piqure finale. C’est un moment extraordinaire. C’est presque la mort rêvée.

Lire aussi : Euthanasie : faire croire que la mort est une fête

Pierre Manent : Je suis d’accord avec vous, c’est presque la mort désirable mais j’ajouterai : sans l’infirmière, même accorte, qui fait la piqûre. Ce serait tricher. Nous échangeons nos bonnes idées sur la meilleure mort possible et en effet, je ne suis pas volontaire pour la souffrance. Mais si je peux émettre un désir, c’est celui de la voir venir, c’est-à-dire de ne pas être seul, de pouvoir faire mes adieux et de l’attendre. Je ne laisserai pas nécessairement ceux qui m’accompagnent être présents jusqu’au dernier moment, peut-être dirai-je comme Paul Claudel : « Laissez-moi, je n’ai pas peur. » En tout cas, je ne comprends pas ceux qui souhaitent mourir subitement. Comment désirer que le moment où toute notre vie se rassemble pour ainsi dire en un point, que ce moment vienne à notre insu ?

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