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[Cinéma] Civil War : La vie comme elle vient

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Publié le

25 avril 2024

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Tout le monde attendait Civil War, et tout le monde a été déçu. Pas nous. Derrière une apparente innocuité, le film d’Alex Garland pourrait être bien plus politique qu’il n’y paraît.
©DR

Les critiques français sont très mitigés sur le cas Civil War. C’est en général assez bon signe. Il faut dire qu’Alex Garland était attendu au tournant. Romancier, scénariste et réalisateur, le britannique s’est illustré dans les années 90 avec La Plage (moui) ou encore le script de 28 jours plus tard, plus récemment avec Annihilation, thriller post-tarkovskien et Devs, ambitieuse série où il explore la psyché des Gafam à l’aune d’une sorte de hard SF contemplative et mélancolique. Fomenté sous la tutelle des incontournables young moguls de A24, le projet Civil War mettait l’eau à la bouche : tout le monde attendait le « grand film politique » où les Etats-Unis seraient enfin mis face à leurs démons.

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Tout le monde attendait le réalisateur qui aurait le courage de filmer frontalement cette fracture qui est en train de détruire la nation américaine depuis 40 ans, et qui s’est cristallisée depuis le mandat de Donald Trump, opposant l’Amérique citadine, bourgeoise et progressiste à une Amérique de la rust belt, aux abois et capable de tout par manque de considération. Malheureusement – ou pas – Civil War n’est en apparence pas ce grand film politique. Les médias attendaient probablement une dénonciation sans ambages de l’Amérique de Trump, une mise en scène de la désinformation, de cette réalité parallèle et toxique qui s’instruit via les réseaux sociaux, où la couverture numérique globale aveugle les populations et conforte les technocrates dans leur pouvoir illégitime. Rien de tout ça dans Civil War, qui apparaît au départ presque hors-sujet, voire complètement désuet. Stratégie de l’évitement, pas de côté, ou simple paresse intellectuelle d’un réalisateur qui voit les studios lui manger dans la main ?

Quant aux hordes de ploucs réactionnaires que les journalistes de Télérama attendaient probablement avec impatience, elle se résumeront à un seul personnage, dans une scène glaçante, presque kubrickienne par sa mise en place sans affect.

Car Garland non content de mettre cette fameuse guerre civile hors-champ, et de s’intéresser candidement à une poignée de journalistes – des photographes de guerre à l’ancienne, métier qui paraît bien suranné à l’heure où l’information est relayée par n’importe quel péquin muni d’un smartphone – ne dit à peu près rien sur les causes de cette guerre civile, et entretient un flou total sur son déroulement. On sait juste qu’une armée dissidente, l’armée de l’Ouest, menace de marcher sur Washington suite à des actes de répression “injustifiables” de la part du président en place. Tout le monde pense à Trump, tout le monde a envie de penser à Trump, mais heureusement Garland est un peu plus malin que ça. En restant dans les pas de ses journalistes – dont une Kirsten Dunst marmoréenne et assez méconnaissable – le réalisateur britannique multiplie les saynètes hors-sol, filmant une Amérique des bas-côtés, résumée à quelques aires d’autoroutes, terrains vagues et campements de fortune. De la fameuse guerre civile, on voit juste un horizon lointain éclairé par les balles traçantes, quelques panaches de fumée, une bretelle d’autoroute encombrée de véhicules abandonnés. Quasiment une économie du haïku. Quant aux hordes de ploucs réactionnaires que les journalistes de Télérama attendaient probablement avec impatience, elle se résumeront à un seul personnage, dans une scène glaçante, presque kubrickienne par sa mise en place sans affect. L’horreur de la guerre civile, semble dire Garland, c’est d’abord l’éradication de tous les liens qui font la société : liens affectifs, communautaires, technologiques, intellectuels, familiaux. C’est sans doute la raison pour laquelle il ne filme presque aucun smartphone et ne met pas en scène cette “infowar” que mènent les deux camps par chaînes et réseaux interposés.

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Non, Garland préfère détourner sa caméra. Comme pour nous dire, qu’au fond, tout cela ne sera plus si important si une guerre civile éclate réellement, que la technologie ne changera rien, que le politique est mort depuis longtemps, “suicidé’” (l’excellent duo électropop Suicide constitue d’ailleurs la majeure partie de la bande-son). Au final, la guerre civile se finit toujours par un bon vieux Bellum omnium contra omnes, dans laquelle les causes politiques deviennent très vite diffuses, vagues, puis oubliées. Il ne reste que des individus motivés par des pulsions de mort – ou de vie, comme le sont ces journalistes – figures d’un autre temps, mais figures élémentaires, comme la guerre, ce principe naturel et indémodable. C’est peut-être là le grand geste politique de Civil War : choisir d’abord ce qu’on veut ne pas montrer, avant de choisir ce qu’on veut montrer. Civil War à ce titre est peut-être un film politique mal compris, misanthrope et un peu roublard. Jusqu’à ce dernier plan, dérangeant, où l’armée des envahisseurs pose à côté des restes encore fumants du président, tué sans sommation. Un plan qui rappelle inévitablement les terrifiants clichés d’Abu Ghraïb et qui clôt le film sur une note délibérément inconfortable.

Civil War (1h49) d’Alex Garland. Avec Kirsten Dunst, Wagner Moura, Cailee Spaeny

https://www.youtube.com/watch?v=-XAwrqnSL_E&ab_channel=FilmsActu

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