À l’heure où l’Intelligence Artificielle est en train de rebattre à toute vitesse les cartes de la réalité, où les GAFAM détaillent en tronçons de datas la moindre parcelle de cogito encore non explorée par le Grand Œil Réticulaire, l’essai d’Alain Damasio paraît déjà suranné. Composé de sept « chroniques littéraires » rédigées au cours d’un voyage à San Francisco en 2022, Vallée du Silicium a bien du mal à supporter la comparaison avec Amérique de Jean Baudrillard, d’ailleurs abondamment cité par le romancier – comme s’il voulait conjurer le sort en se mettant par avance à l’ombre du grand philosophe de la modernité.
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Dur de passer après lui, mais ça n’empêche pas Damasio d’enchaîner les tropes avec la morgue qui lui est habituelle. Il faut dire que son style flamboyant lui permet s’asséner la plus éculée des lapalissades comme s’il venait de découvrir un axiome percutant : Damasio donc, quarante ans après tout le monde, découvre l’horrible projet techno- sociétal fomenté par les sorciers du numérique au cœur de la Bay Area… « Ok, boomer ! », serait-on tenté de rétorquer face à des textes d’une innocuité philosophique navrante. Dur, surtout lorsqu’on se veut l’écrivain français de SF le plus en vogue du moment, d’être aussi à la ramasse.
Géant de l’imaginaire, nain de la pensée
Si vous voulez de la citation prophétique, il est toujours temps de vous rabattre sur le Théâtre des Opérations de Maurice Dantec… Car ce premier essai prouve surtout une chose : on peut être un maître de l’imaginaire et un piètre penseur. La plupart du temps, Damasio se contente presque de décrire ce qu’il voit, lance quelques apophtegmes sur un ton pénétrant mais se garde bien de produire un discours. D’accord, les GAFAM ont étendu leur empire sur tout le spectre du réel, et menacent d’infuser nos corps avec leurs nano-robots et leurs super- molécules. D’accord, les réseaux sociaux ont communautarisé à outrance et recréé de nouvelles frontières à l’intérieur de nous- mêmes. Quelles leçons tire-t-il de ce constat accablant ? Aucune. Ah, si : « Il faudrait plus de vivre-ensemble ! » C’est ici que Damasio montre, si besoin était, toute la nullité de sa conscience politique, empêtrée de gauchisme ringard et d’images d’Épinal. Quand il ne sombre pas carrément dans une mauvaise foi grotesque : on découvre par exemple que la menace terroriste dans les aéroports est le fait de « bagagistes d’extrême droite ». Sans blague.
Arrogance et naïveté
Bref, Vallée du Silicium, non content d’être un essai en retard sur à peu près tout, incarne tout ce qui nous agace chez le « penseur » de gauche, arrogance et certitude d’avoir raison y compris. C’est sans doute ce qui pêche le plus, cette absence totale de doute – et donc de désir de transcendance. Car à quoi rêve Damasio, pour contrer l’irrémissible « métabolisation » de l’être humain par le numérique ?
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À une spiritualité ? Non. Il rêve du Grand Soir et de sa grande partouze intercommunautaire où batifoleraient boy-scouts queers et indigènes pâmés. Mais allons. Heureusement, la dernière partie de l’essai est une nouvelle qui nous rappelle qu’avant d’être un médiocre pamphlétaire, Damasio est surtout un grand écrivain de science-fiction, adepte d’une langue profuse, capable de faire ressentir instantanément, car poétiquement, des images et des concepts ardus. Une dernière nouvelle dans laquelle des androïdes sont séquestrés par une IA zélée, rappel métaphorique du confinement sanitaire, contre lequel Damasio n’aura pas de mots assez durs. Ouf, on respire.






